Le Service de Protection de la Communauté Juive (SPCJ) a communiqué les chiffres de l’antisémitisme en France pour 2020. Le nombre d’agressions reste inchangé quant à l’année précédente, malgré plusieurs mois de confinement. Noémie Madar, présidente de l'Union des Étudiants Juifs de France ( UEJF ), nous parle de cette réalité toujours présente au sein de la société française. 

                     Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Combien d’actes antisémites ont été recensés l’année dernière ?

Noémie Madar : Il y en a eu 339, dont 44 agressions graves. C’est moitié moins que l’année précédente, ce qui correspond à peu près à la réalité du confinement, avec la fermeture des lieux de culte, des écoles, l’annulation des évènements en présentiel… Mais pour les agressions physiques, le chiffre n’a pas changé entre 2019 et 2020, ce qui marque une sorte d’invariant de l’antisémitisme dans la société française, et ce peu importe le contexte. Les actes qui sont comptabilisés sont uniquement ceux qui font l’objet d’un dépôt de plainte, mais nous savons pertinemment que cela ne représente qu’un pourcentage très faible du total. En 2019, à travers un sondage IFOP auprès d’étudiants de l’UEJF pour connaître la prégnance de l’antisémitisme à l’université, sur le nombre total de personnes qui déclaraient avoir été victimes d’antisémitisme, seulement 1% avaient porté plainte. Donc ces 339 actes ne reflètent pas la réalité de la situation.


Fild : Comment expliquez-vous un si faible taux de dépôts de plaintes ?

Noémie Madar : Il y a plusieurs aspects. Souvent, les victimes ont peur. Quand vous portez plainte, tout un processus de recherche des responsables s’enclenche. Ce sont souvent des proches que l’on croise régulièrement, des voisins, des personnes que l’on voit à l’école, à l’université, sur son lieu de travail… Comme d’autres formes d’agression, la proximité avec l’agresseur fait que la personne concernée a peur de recourir à la justice, de crainte que cela se retourne contre elle ensuite, et d’être ainsi doublement victime. D’autre part, certains actes comme les insultes sont considérés comme moins importants par ceux qui les subissent, en partant du principe que c’est moins grave qu’une agression physique. Les personnes ne portent donc pas plainte. Quant à ce qui relève de la haine en ligne, les procédures sont tellement longues, tellement compliquées et sans résultats probants que ceux qui décident de poursuivre pour harcèlement ou diffamation sont peu nombreux. Et puis il y a une forme de découragement des victimes. Quand on voit que certains prêcheurs de haine antisémite, comme Alain Soral ou Dieudonné, ne sont que très faiblement condamnés, beaucoup ne voient pas l’intérêt de recourir à la justice.


Fild : Pensez-vous que l’arsenal juridique français est suffisant pour lutter contre l’antisémitisme ?

Noémie Madar : Il est très important en termes de sanctions, mais la question reste celle de leur mise en œuvre. Souvent les juges ou le parquet ne retiennent pas le caractère raciste ou antisémite de l’agression, et c’est une vraie problématique. Même si l’arsenal juridique existe, il est méconnu et mal appliqué par la justice.


Fild : Peut-on parler d’une banalisation de l’antisémitisme ?


Noémie Madar : Il y a un antisémitisme du quotidien. Beaucoup de personnes ont accepté le fait qu’elles ne peuvent emménager dans certains quartiers ou aller dans certaines écoles et universités. C’est une forme d’évitement de l’antisémitisme, et c’est une vraie réalité. Je crois qu’il est possible de vivre sereinement en tant que juif en France, mais il faut savoir où on met les pieds.


Fild : Les nouveaux mouvements qui se veulent antiracistes, comme les mouvements indigénistes et la gauche racialiste sont-ils une menace pour les juifs de France ?

Noémie Madar : Le mot ‘’ antiraciste ‘’ ne peut pas être utilisé à tort et à travers. Aujourd’hui, énormément de gens utilisent le concept de race comme premier aspect de lutte. Lorsqu’on différencie les gens selon leur couleur de peau pour déterminer s’ils sont blancs et privilégiés, c’est déjà une forme de racisme. C’est là où cette idéologie, qui se veut de bonne volonté pour certains, devient dangereuse. La menace pour les étudiants juifs dans les universités réside dans le fait que selon cette école de pensée, un juif rentre dans la case ‘’ blanc ‘’ et ‘’ dominant ‘’. De fait, alors que ces étudiants pourront être victimes d’antisémitisme, ils devront s’excuser de potentiellement le véhiculer. Dans cette logique racialiste, ils seront considérés comme des oppresseurs, alors qu’ils seront une minorité attaquée et menacée. C’est là où cette idéologie devient perverse et représente un réel danger.


Fild : Ne pensez-vous pas qu’il y a un amalgame de la part de beaucoup d’individus entre juif et sioniste, qui conduirait à l’antisémitisme ?

Noémie Madar : Aujourd’hui dans certaines universités et écoles, lorsqu’un étudiant juif a potentiellement un lien avec Israël, sans y habiter ou même sans en avoir la nationalité, seulement en y s’en rendant ou en ayant de la famille là-bas, il sera directement assimilé à Israël, dont une majeure partie de l’extrême-gauche a une détestation viscérale. Juif et Israël en viennent à former un seul et même mot, et les étudiants juifs sont donc directement assimilés à l’oppresseur, au militaire, à la violence… Si certaines personnes peuvent objectivement être opposées à la politique de cet État, ce n’est pas le cas ici. C’est seulement la détestation d’un pays, qui aboutit à une haine non seulement d’une politique, mais aussi des gens, de tout ce qui peut s’en rapprocher, et donc des étudiants juifs.


Fild : Pensez-vous que l’on assiste à un retour du négationnisme, ou a-t-il toujours été ambiant ?

Noémie Madar : Nous avons récemment attaqué Éric Zemmour pour contestation de crimes contre l’humanité. Il a été relaxé mais nous faisons appel, et le Parquet également. Cela va au-delà du relativisme, puisqu’il affirme que Pétain a sauvé les juifs français. Selon lui, pendant la guerre, les juifs qui étaient vraiment français et intégrés, qui avaient tous les codes, ne risquaient rien. C’est une vraie contestation de l’idéologie nazie et de ce qu’a été la collaboration en France. Cela revient à dire qu’aujourd’hui, dans la pensée d’Éric Zemmour, que les juifs de France bien français sont sauvés de tous les maux et ne sont victimes de rien, ce qui est absolument faux.
Je dirais qu’aujourd’hui il y a une espèce de concurrence mémorielle qui génère un certain négationnisme. Il ne faudrait pas trop parler de la Shoah, pour parler davantage du reste. Lors d’un sondage que nous avons réalisé, nous avons constaté que la vraie problématique chez les jeunes interrogés était l’impression qu’on communiquait trop sur le génocide juif, et pas assez sur les autres crimes contre l’humanité. Certains estiment que la Shoah prend trop de place dans les livres d’Histoire, et qu’il faudrait lui consacrer moins de pages. C’est là où se trouve le danger et où naît une forme d’antisémitisme. Évidemment qu’il faudrait plus parler des autres génocides, comme celui des Tutsis, des Arméniens, mais instaurer une concurrence des mémoires est une menace.

22/02/2021 - Toute reproduction interdite


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De Fild Fildmedia