Quatre mois après son offensive militaire au Tigré, le premier ministre éthiopien semble avoir gagné son pari : mater la rébellion et préserver l’unité de ce géant de l’Afrique de l’Est. Mais à quel prix ? Décryptage aux meilleures sources par notre reporter Mériadec Raffray, auteur de plusieurs reportages en Afrique de l’Est.

         

L’Afrique de l’Est souffle. Sa crainte était que l’opération militaire d’envergure lancée en novembre dernier par Addis Abeba contre les milices sécessionnistes du FLPT, le parti majoritaire au Tigré, ne s’enlise, et déstabilise les États voisins. Dans la zone, les foyers de crise sont légions. Quatre mois plus tard, Abiy Ahmed paraît maîtriser la situation. Les forces armées fédérales, les ENDF, ont repris le contrôle de la région du Nord. L’opposition armée est reléguée au rang de « guérilla », selon de bonnes sources. En attendant l’accord politique pour que cessent définitivement les combats, l’ « Obama éthiopien » a brisé net les velléités d’indépendance de l’ex- Royaume d’Axoum, colonne vertébrale historique et géographique de l’Éthiopie moderne. C’est un signal fort envoyé à tout le pays. Si le Tigré avait pris le large, tout le système fédéral coiffant cette fragile mosaïque de plus de 80 ethnies aurait été ébranlé. Même les Oromo, l’ethnie la plus nombreuse, majoritaire au centre, dont est issu le Premier ministre, sont traversés par de profondes fractures.

Rançon de sa victoire, celui qui fut bombardé Prix Nobel de la paix l’année de son accession au pouvoir, en 2018, pour avoir réussi le tour de force de normaliser les relations avec l’Érythrée, est aujourd’hui interrogé sur le bilan humain de cet affrontement qui s’est déroulé à huis clos ; dès leur arrivée, les ENDF isolent le Tigré en coupant les routes, le téléphone et internet. Alors que les autorités commencent à desserrer cette chape de plomb, elles se retrouvent mises en accusation par les témoignages alarmistes émanant du flot des réfugiés au Soudan. Près de 61 000 ont traversé la frontière, selon l’Onu qui sonne l’alerte. Le 4 mars, le Conseil de Sécurité a évoqué le dossier. Michelle Bachelet, le haut-commissaire en charge des droits de l’Homme réclame « une évaluation objective et indépendante des faits sur le terrain ». Pour ne pas être en reste, le secrétaire d’État américain Anthony Blinken exige en d’Abiy Ahmed « laccès humanitaire immédiat, total et sans entraves au Tigré ». Tout en réaffirmant « le soutien des États-Unis » à ses « réformes ». Une fleur consentie à son allié. Ce dernier vient de fixer au 5 juin prochain la tenue des législatives reportées au printemps dernier en raison du Covid - point de départ de l’embrasement du Tigré. Le scrutin fournira pour la première fois une idée objective du soutien des Ethiopiens au virage sécuritaire d’Abiy Ahmed. Les prochaines semaines seront décisives pour sa carrière.

Un immense drame humanitaire

Dans la capitale, les dons de sang et d’argent affluent. Un signe encourageant pour le Premier ministre au moment où son étoile vacille sur la scène internationale. Les témoignages esquissent le portrait d’un Tigré guetté par un drame humanitaire de grande ampleur. Ensanglanté par les combats et les exactions des affidés des ENDF. Dans le sud et l’ouest, les milices amharas se vengeraient d’avoir été spoliées leurs droits historiques dans la zone. Au nord, les troupes érythréennes appliqueraient aux populations chrétiennes le sort que le dictateur musulman de sinistre réputation en place à Asmara réserve à leurs frères vivant sur son sol. Les ONG accréditent ce tableau encore opaque. En février, Amnesty International publie un rapport documenté sur les massacres de centaines de civils à Axoum. De son côté, SOS Chrétiens d’Orient mentionne la destruction du monastère de Debre Damos vieux de 1 500 ans, de la maison des Missionnaires d’Afrique, le lynchage d’un moine et l’exécution de plusieurs dizaines de jeunes. Michelle Bachelet évoque des « informations inquiétantes sur le volume des exécutions extra judiciaires, les crimes de guerre et contre l’humanité »…

D’après l’International Crisis Group, un tiers de la population (4,5 millions) est déplacée et les morts se comptent par milliers. « Compte tenu des atrocités commises par les forces d’occupation », expliquent ses experts, la plupart des Tigréens auront du mal avec la nouvelle administration en place. Fin connaisseur de la région dont il parle les langues, le colonel des troupes de marine à la retraite Marc Fontrier estime cependant que « les belligérants finiront par trouver un accord. Cela a toujours été le cas lorsque les Ethiopiens, des guerriers dans l’âme, ont décidé que le sang avait trop coulé. Cette fois, ce sera avec ou sans le Premier ministre. Il a commis une erreur majeure en voulant gommer le caractère ethnique de la fédération »

Dans l’immédiat, l’urgence s’est déplacée ailleurs. Ce conflit a ravivé le vieux contentieux frontalier du triangle agricole de Fashaga, à la charnière entre l’Éthiopie et le Soudan. Les deux armées s’accusent mutuellement d’y conduire des raids. Si l’embrasement est exclu, cela tombe au mauvais moment. Khartoum vient de conclure un accord de coopération militaire avec Le Caire, chef de file de l’opposition régionale au projet éthiopien du siècle : le barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu. Un monstre en béton armé (1,8 km de long, 145 m de haut) qui stockera 74 milliards de m3 d’eau. Ses 16 turbines produiront 6 000 MW d’électricité au profit de toute la région, souligne Addis Abeba, dont la priorité est maintenant d’achever le remplissage du barrage. Cette phase permettrait au pouvoir de resserrer les rangs et susciter de la fierté nationale. Elle est aussi porteuse d’un réel un danger géopolitique. Un passage à l’acte sans un accord sur le débit du fleuve en aval serait un casus belli, ont très clairement prévenu le Soudan et l’Égypte. Jusqu’alors, toutes les médiations internationales ont échoué.

12/03/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes traversent une rivière en bateau de l'Éthiopie au Soudan, près du camp de transit de réfugiés de Hamdeyat, le 30 novembre 2020.
Baz Ratner/Reuters
De Meriadec Raffray