Addis Abeba n’avait pas d’autre choix que de mettre au pas le territoire rebelle du nord. Mais ce conflit menace l’unité éthiopienne. Toute la Corne de l’Afrique retient son souffle. 

                                                         Par Mériadec Raffray

Que se passe-t-il vraiment au Tigré ? Depuis le 4 novembre, les réseaux de communications sont coupés, les axes routiers interdits. Une chape de plomb isole cette région du nord de l’Éthiopie et frontalière de l’Érythrée, grande comme la Guyane française et peuplée de 4 millions d’habitants, à 95% chrétiens orthodoxes, où l’armée conduit une « opération de maintien de la paix ». Les journalistes occidentaux en sont soigneusement tenus à l’écart quand ils n’ont pas été brutalement expulsés du pays. Fin novembre, Michelle Bachelet, le haut-commissaire des Nations Unies aux réfugiés, s’est émue des « arrestations, détentions arbitraires et assassinats » de civils. Près de 40 000 personnes ont fui au Soudan voisin. 600 000 sont menacés par la famine. L’armée fédérale (l‘Ethiopian national defense force - « ENDF ») et ses adversaires s’accusent mutuellement de massacres. Le 28 novembre, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a annoncé que ses troupes avaient pris la capitale, Mekelé. Invérifiable : le « black-out est total et, qui plus est, Addis Abeba maîtrise parfaitement les codes de la communication de combat », confirment de bonnes sources à Addis Abeba.

Le peuple tigréen « est prêt à mourir » ; l’offensive gouvernementale est un échec sur ses trois fronts, a aussitôt réagi Debretsion Gebremichael, le chef du Front de libération du peuple Tigré (le FLPT), la principale formation politique locale. Ancien ministre, ex-guérillero - en 1991, il a contribué à la chute du sinistre dictateur marxiste Mengistu à Addis Abeba -, l’homme fort du Tigré a pris la tête d’une rébellion créditée d’une capacité de mobilisation de 250 000 hommes. Elle s’appuie sur la grosse milice régionale qui, comme dans les neuf autres régions, coexistait avec l’ENDF. Sa spécificité est d’être solidement commandée par d’anciens officiers fédéraux, dont une proportion importante est d’origine tigréenne, et équipée en armes lourdes. Elles proviennent de l’arsenal que l’ENDF entretenait face à l’Érythrée depuis la fin de la guerre sanglante entre les deux pays, et qu’elle a décidé d’alléger après la normalisation des relations négociées par Abiy Ahmed dès son accession au pouvoir en 2018. Pas moins de 60 à 80 000 hommes se font face de chaque côté dans ce conflit interétatique « hors norme », souligne un expert africain. Ici, deux « vraies armées » sont susceptibles de s’affronter à coup de chars et de missiles d’origine soviétiques dans des combats de très haute intensité. Pour compliquer la donne, le terrain est montagneux et compartimenté. Rien, donc, n’indique que la prise des grandes villes du Tigré par l’armée fédérale suffira à mâter le « ventre de l’Éthiopie », selon l’expression du Premier ministre.

Centrale dans le jeu national depuis 30 ans, l’influence du Tigré, qui pèse 6% de la population, est aujourd’hui fortement contestée par les ethnies majoritaires du centre : les Amhara (20%) et les Oromo (40%, majoritairement musulmans) dont est issu le Premier ministre. Depuis son accession au pouvoir en 2018, celui qu’on surnomme volontiers le « Obama éthiopien » a entrepris de rééquilibrer les rapports de force tout en déverrouillant le pouvoir. Les investisseurs occidentaux ont applaudi l’ouverture d’un marché où la Chine a un sérieux coup d’avance. Malgré la crise sanitaire, le dragon africain devrait encore croître de 6% en 2020 (contre 8% en moyenne ces dernières années). Pour réussir, Abiy Ahmed comptait sur son charisme et sa légitimité démocratique, sa connaissance de l’appareil sécuritaire (il a été l’un des patrons des services) et ses puissants réseaux anglo-saxons. Formé aux États-Unis et en Grande-Bretagne, il est membre d’une église évangéliste locale. Deux ans plus tard, cependant, la fragile mosaïque éthiopienne (110 millions d’habitants, plus de 80 ethnies différentes) est en pleine ébullition. « Le soufflé de la libéralisation est retombé (…), le pays est rattrapé par ses démons communautaires centrifuges », estime le général Frédéric Garnier, qui a été attaché de défense française en Éthiopie de 2015 à 2018. « Les violences intercommunautaires mortelles sont désormais monnaie courante en Éthiopie. Tous ces conflits ont pour origine des tensions liées à la politique fédérale », pointe un rapport de l’International Crisis Group d’octobre 2020.

L’étincelle qui a mis le feu aux poudres au Tigré est la décision du pouvoir central de prolonger le mandat des assemblées législatives fédérales et régionales pour cause de covid 19, qui prenait normalement fin début octobre. Déniant alors toute légitimité à Addis Abeba, Mekele est passé outre en organisant ses propres élections en septembre, forçant Abiy Ahmed à intervenir.

Du choc militaire actuel dépend son avenir politique et, surtout, l’unité de cet archipel chrétien de la taille d’un empire, véritable stabilisateur de la Corne de l’Afrique. Dans cet espace stratégique hautement inflammable, par où transitent matières premières et djihadistes internationaux, où les grandes puissances et capitales régionales font assaut d’influence, chacun, désormais, retient son souffle.

Pour lancer son offensive au Tigré, Addis Abeba a dégarni son contingent de l’AMISOM, la mission d’interposition de l’Union africaine en Somalie, créant un vide sanitaire dont pourraient profiter les Sheebab.

Les Tigréens ont bombardé Asmara, la capitale de l’Érythrée, dont le dirigeant est proche d’Abiy.

La France, qui est présente à Djibouti et a signé un accord de défense avec l’Éthiopie en 2019, suit l’évolution de la situation comme le lait sur le feu.

01/12/2020 - Toute reproduction interdite


Des membres des milices de la région d'Amhara se dirigent vers la mission pour affronter le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), à Sanja, dans la région d'Amhara, près d'une frontière avec le Tigré, en Ethiopie 9 novembre 2020
Tiksa Negeri/Reuters
De Meriadec Raffray