Alors que Joe Biden voulait se démarquer de la politique internationale de Donald Trump, depuis quelques semaines, le 46e président semble revenir au réalisme de son prédécesseur sur plusieurs dossiers notamment vis-à-vis de la Russie. En cause : la menace chinoise.

L’édito international de Roland Lombardi.

 

Après 6 mois de balbutiements idéologiques contre-productifs de la nouvelle administration démocrate sur plusieurs dossiers internationaux, Joe Biden, en vieux routier des affaires du monde, revient à une certaine forme de pragmatisme. Avec l’Iran d’abord, après sa main tendue et sa « générosité » des premiers instants, le président américain s’est rendu compte qu’il fallait revenir à la fermeté en bombardant en février dernier des milices chiites pro-iraniennes en Irak qui s’attaquaient aux intérêts de Washington. Dans le dernier conflit entre Israël et le Hamas, afin de faire taire les armes, il a été forcé de s’appuyer sur l’Égypte de Sissi, « le dictateur préféré de Trump ».

Vis-à-vis de la Russie et la Chine, le 46e président des États-Unis semble reprendre à son compte la politique de Trump et de son secrétaire d’État, Mike Pompeo avec un apaisement des relations avec Moscou afin de contrer la puissance grandissante de Pékin.

La Chine, la vraie menace pour l’hégémonie américaine

Depuis plus d’un siècle, la clé de voûte de la politique étrangère américaine est d’entraver l’émergence d’une puissance mondiale rivale par le biais de la vieille stratégie d’endiguement du heartland eurasien. Le but a donc toujours été de contenir la puissance russe, chinoise ou pire un bloc sino-russe. Pendant 45 ans, ce fut l’URSS. Dans les années 1970, Nixon et Kissinger parvinrent même à séparer définitivement les deux grandes nations communistes, l’Union soviétique et la République populaire de Chine, en se rapprochant de cette dernière.

A partir du début des années 1990 et la chute de l’URSS, les mensonges et les promesses non tenues (sur l’élargissement de l’OTAN) de Bush père à Obama en passant par Clinton et Bush fils, ainsi que les sanctions occidentales, ont peu à peu poussé la Russie - pourtant plus proche culturellement de l’Occident - dans les bras de la Chine. Celle-ci a entretemps étendu méthodiquement son hégémonie financière et économique à travers la planète. Ainsi Moscou et Pékin ont depuis quelques années de très bonnes relations avec des manœuvres militaires communes, d’importants partenariats commerciaux et énergétiques (pipelines transfrontaliers) et font cause commune aux Nations Unies face aux ingérences occidentales.

Les meilleurs stratèges américains sont clairs : la Chine est l’adversaire stratégique principal des États-Unis (sur les plans militaire, géostratégique, technologique, financier et surtout commercial) et une alliance russo-chinoise serait alors catastrophique. C’est la raison pour laquelle, dès son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump, conseillé par Mike Pompeo décida de se rapprocher de la Russie – même s’il ne parvint pas sous son mandat à empêcher le vote de nouvelles sanctions contre Moscou par le Congrès – afin de contrer la Chine et pourquoi pas, se trouver un allié de poids au cas où. Sa guerre commerciale contre la Chine, inspirée de la stratégie de Reagan en son temps contre l’URSS mais également contre le Japon, rencontra un premier succès avec un accord commercial rééquilibrant le commerce entre Washington et Pékin, signé en janvier 2020 mais très vite occulté par la pandémie de la Covid…

La Russie, craint énormément les Chinois. Notamment à cause de la Sibérie, territoire immense, riche en eau, minerais de toutes sortes et surtout en hydrocarbures. Pékin ne cache même plus ses arrière-pensées pour ces inestimables richesses. L’immigration chinoise en constante progression dans cette région inquiète au plus haut point le Kremlin…

Enfin un reset dans les relations russo-américaines ?

C’est à partir de ces constats que « Biden a saisi que l’Amérique n’avait pas intérêt à ouvrir deux fronts en même temps. Les Russes ne le gênent pas ».

Ainsi, lors sa tournée en Europe la semaine dernière, son premier déplacement à l'étranger depuis son élection, Joe Biden s’est inscrit - à la surprise de beaucoup - dans une certaine continuité de la politique de Trump. Car même si à la différence de son prédécesseur, il a affirmé, par de belles formules moralisatrices, que l’Amérique allait revenir aux fondamentaux de l’alliance de l’OTAN et se replacer comme le leader du camp occidental, le président américain a évoqué dans son discours à l’organisation atlantique la menace que représentait la Chine.

Vis-à-vis de la Russie, en dépit de sa déclaration il y a quelques mois, qualifiant Poutine de « tueur » (pour donner des gages aux droit-de-l’hommistes du Parti démocrate), Joe Biden semble avoir retrouvé la raison et le chemin du réalisme. D’où sa rencontre avec le maître du Kremlin à Genève le 16 juin. Au-delà de la prolongation pour cinq ans du traité de limitation des armes nucléaires stratégiques, Biden a annoncé la levée des sanctions sur le gazoduc reliant directement la Russie et l’Allemagne, le fameux projet North Stream 2.

La contrepartie pour le président russe sera assurément de mettre un bémol dans ses coopérations avec la Chine comme d’aider les Américains à empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire. Si ce positionnement inattendu de la part du locataire du Bureau ovale rassure Poutine, il a de quoi inquiéter bien évidemment Xi Jinping et même Erdogan, qui sans une franche politique anti-russe américaine, perd tout intérêt aux yeux de Washington…

Or les Russes doivent toutefois redoubler de prudence. Un revirement géostratégique est toujours possible.

Car si cette initiative prise par Biden de casser le bloc sino-russe, dépasse les effets d’annonce pour se transformer en actes, elle va faire de nombreux mécontents dans le camp présidentiel. Toutes les élites américaines hostiles à la Russie comme les lobbies polonais et lituaniens, les défenseurs des droits de l’homme (étonnamment silencieux sur la férocité du régime communiste chinois), certains néoconservateurs et les héritiers de la ligne Brzezinski, sont encore très influents chez les Démocrates et l’administration actuelle. Et surtout, les grandes sociétés et les puissants groupes industriels américains (mais également européens) ayant aidé l’ancien vice-président d’Obama à être élu dans le seul but de mettre un terme à la guerre commerciale contre la Chine initiée par Trump, qui ont trop d’intérêt commerciaux avec l’Empire du Milieu pour accepter de gaieté de cœur cette nouvelle inflexion de la Maison-Blanche…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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21/06/2021 - Toute reproduction interdite


Le président américain Joe Biden et le président russe Vladimir Poutine se rencontrent pour le sommet États-Unis-Russie à la Villa La Grange à Genève, le 16 juin 2021.
© Denis Balibouse/Pool/Reuters
De Roland Lombardi