Société | 11 mai 2020

États-Unis : Face au covid, les amérindiens abandonnés par le gouvernement

De Emmanuel Razavi
5 min

Patty Loew est l’une des plus grandes spécialistes de la question amérindienne aux États-Unis. Universitaire renommée, journaliste et auteur de plusieurs livres, elle est également membre de la tribu des Ojibwés. Elle témoigne de la terrible situation sanitaire dans laquelle se trouve les réserves du pays.

    Entretien conduit par Emmanuel Razavi (avec Souleiman Bai)

 

 

GGN : Quelle est la situation sanitaire actuelle dans les réserves indiennes ?

Patty Loew : C'est difficile à dire car il y a 574 nations indiennes souveraines aux États-Unis et leurs expériences sont souvent très différentes. Dans certaines communautés rurales, comme celle des Navajos par exemple, la situation est désastreuse. Dans d'autres réserves, comme la mienne - la bande de Bad River du lac Supérieur Ojibwe -, la situation n'est pas très différente de ce qu'elle est dans d'autres régions non autochtones.

GGN : Avons-nous des chiffres concernant le nombre de personnes contaminées dans les réserves ?

Patty Loew : La situation évolue si rapidement que cela est difficile à déterminer. Les chiffres varient en fonction du nombre de tests effectués, et de la rapidité avec laquelle les États annoncent leurs statistiques. Dans la nation Navajo, par exemple, près de 1200 habitants ont été testés positifs et 44 sont décédés. Il est important de savoir dans quel comté se trouve une réserve indienne à laquelle on s’intéresse. Dans le comté d'Ashland, dans le Wisconsin, où se trouve Bad River, seulement 151 personnes ont été testées avec seulement deux cas positifs et zéro décès. Dans le comté de Brown, où se trouve la réserve Oneida, il y a eu 1600 tests positifs parmi les 4200 effectués et 9 décès ont été signalés. Comme notre terre a été attribuée il y a 100 ans et qu’une grande partie a été perdue, il y a une majorité de non-autochtones vivant dans nos réserves dans le Wisconsin et cela se reflète également dans les statistiques. Les choses sont différentes pour la communauté Navajo, où la plupart des habitants de la réserve sont autochtones.

GGN : Quelles aides médicales et quels systèmes de dépistage ont été mis en place pour les amérindiens vivant dans les réserves ?

Patty Loew : Dans les réserves et dans certaines villes, « l'Indian Health Service » est le principal prestataire de soins pour les autochtones. Il s’agit d’un organisme cruellement sous-financé et en sous-effectif depuis sa création dans les années 50. Ces statistiques en témoignent comme l’indique ce communiqué : « Au service de 2,2 millions des 3,7 millions des Amérindiens et autochtones d’Alaska du pays, l'Indian Health Service (IHS) est le principal prestataire fédéral de soins pour les Indiens d'Amérique mais depuis sa création en 1955, il a été largement bafoué et sous-financé. La qualité des soins médicaux y est souvent médiocre, et le personnel souvent sous-qualifié. En 2011, l'IHS a dépensé 3332 $ par patient tandis que l’organisme Medicare* a dépensé 12,829 $ par patient. L’organisme Medicaid a, quant à lui, dépensé 7789 $ par patient et les prisons fédérales ont dépensé 8,602 $ pour la santé de chaque détenu. »

GGN : Pourquoi les amérindiens semblent-ils plus vulnérables aux virus ?

Patty Loew : Nous sommes démesurément en moins bonne santé que les autres populations. Nous sommes beaucoup plus enclins au diabète, à l'obésité, aux maladies cardiaques et à d'autres maladies, ce qui signifie que notre système immunitaire est plus vulnérable et que nous sommes donc plus sensibles au COVID 19. Nous connaissons des pénuries, et les conditions de logement dans les réserves sont souvent précaires. Nous sommes plus susceptibles d'occuper des postes en première ligne dans la lutte contre cette pandémie en tant que caissiers, infirmières auxiliaires certifiées (CNA) ou chauffeurs Uber. Ainsi, nous sommes plus susceptibles d'être exposés face au virus. Et parce que nous sommes plus susceptibles de vivre dans des logements précaires, surpeuplés, et que nous avons tendance à vivre de manière intergénérationnelle nous le transmettons aux membres les plus âgés de nos familles et les mettons en danger. C'est effrayant et injuste.

GGN : Comment les gens parviennent-ils à se nourrir et se soigner dans ce contexte de pandémie et de pauvreté ?

Patty Loew : Fait intéressant, certains Autochtones retournent à leurs aliments traditionnels. J'emmène mes élèves à la nation Oneida chaque automne pour aider à la récolte du maïs blanc. La coopérative de maïs blanc Oneida ne vend pas son maïs, mais le troque contre de la nourriture traditionnelle d'autres réserves. Une chose que nous avons apprise est que les Oneida accordent une attention particulière au changement climatique et plantent de manière sélective des graines qui s'adaptent au changement climatique. La souveraineté alimentaire est un mouvement que je vois se développer dans les réserves indiennes du pays où les autochtones essaient d'exercer leur autodétermination. Comme j'entends dire souvent, vous ne pouvez pas être souverain si vous ne pouvez pas vous nourrir. Quant à l'accès aux soins, l'accent est mis sur les Indiens qui vivent dans les réserves, mais nous avons tendance à oublier que 79% des autochtones vivent maintenant hors de leurs réserves. Les Indiens vivant en zones urbaines n'ont pas accès aux soins mais ils n’ont également pas accès aux cérémonies, aux réseaux familiaux ainsi qu’aux services sociaux tribaux, ce qui a un impact sur leur santé. La ville de Chicago, où j'habite, est sur le point de devenir un site national indien de test urbain pour COVID-19. Il est trop tôt pour dire quel est le bilan des autochtones dans une ville aussi grande, mais le fait que des tests soient disponibles est encourageant.

GGN : Comment l’État Américain vient en aide aux populations les plus pauvres des réserves ?

Patty Loew : La triste vérité est qu’il ne les aide pas. Les Amérindiens font partie des populations les plus pauvres du pays. Nous sommes négligés, oubliés et incompris. Ce qui est particulièrement injuste, c'est que les réformes de nos lois environnementales adoptées sous l’administration actuelle affectent notre qualité de vie et notre capacité à chasser, pêcher et cueillir, ce qui, pour certaines tribus, dont la mienne, est garanti par la loi. Aussi différentes les nations autochtones soient-elles, il existe certaines similitudes, telles que notre rapport à la terre et sa conservation. Alors que les industries extractives et les reculs de la protection de l'

environnement nous menacent, nous dépensons le peu de ressources dont nous disposons dans des batailles légales pour protéger nos terres ancestrales. Nous avons pourtant tellement d'autres besoins ; comme nous protéger face à une pandémie mondiale. C’est une bataille majeure. Nous essayons déjà de nous adapter et d'atténuer les changements climatiques. Nous ne pouvons pas nous battre sur tant de fronts. C'est épuisant.

* l'assurance-maladie Medicare est un soin de santé fourni aux Américains de plus de 65 ans ; Medicaid est le programme de soins de santé pour les très pauvres.

12/05/2020 - Toute reproduction interdite



Emmanuel Razavi / GlobalGeoNews
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