Depuis leur création jusqu'aux récentes guerres d’Irak et d’Afghanistan, les États-Unis n’ont cessé de participer à des conflits. Leur présence dominante à l’international et leur implication dans toutes les affaires du monde en font la première puissance mondiale. Dans L’Amérique Empire ( Ed. Temporis, 2021 ) le responsable de l'association humanitaire Ouest- Est Nikola Mirković analyse la facette impériale des États-Unis. Un empire qui traverse l'une des plus grandes crises de son histoire.

Entretien conduit par Marie Corcelle

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Fild : Pourquoi pensez-vous que l’Amérique est un empire ?

Nikola Mirković :
On peut l’affirmer sans l’ombre d’un doute. Il ne faut pas oublier que le premier président américain, George Washington, disait des États-Unis qu’ils étaient un « infant empire », ce que je traduis par « empire naissant ». John Adams, son successeur, dira par la suite qu’ils sont une « république fédérative pure, vertueuse et civique qui dominera le monde et régnera pour toujours ». Il y a donc cette idée de conquête mondiale dès la création des USA. Au sein même de l’élite américaine, il y a une vision messianique qui dépasse les frontières. Les États-Unis ont un attribut impérial par l’emplacement de leurs bases militaires : ils en ont aujourd’hui plus de 700 à travers le monde ; alors que la France, la Grande-Bretagne et la Russie n’en ont qu’une trentaine à elles trois !

Fild : Comment les États Unis ont-ils assis ce pouvoir impérial ?

Nikola Mirković : Après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les Américains ont mis en place toute une série d’organisations et d’outils qui leur permettent d’être le centre politique et économique d’un ensemble vaste de pays divers. Le dollar est l'une des pièces maîtresses de l’économie mondiale aujourd’hui : il permet d’influencer l’économie des autres pays, et la justice des États-Unis peut condamner un pays souverain parce qu’il enfreint une loi américaine. C’est une prérogative impériale que de pouvoir infliger une amende à un autre État. D'ailleurs l’ONU est financée à 20% par les États-Unis, et est basée à New-York. L’ancien secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali, avouait que l’organisation était « juste un instrument au service de la politique américaine ». Selon le même schéma, l’OTAN est pilotée par les USA, même si on vous dit qu’officiellement son secrétaire général est européen. Dans les faits, le budget militaire des pays membres de l’OTAN - qui frôle les mille milliards de dollars - est essentiellement américain. D’autres institutions mondiales comme le FMI, la Banque Mondiale ou l’OMC, entre autres, sont sous une forte influence américaine, pour ne pas dire sous la tutelle de Washington.

Fild : Mais comment expliquer la soumission des pays « vassaux » ?

Nikola Mirković : Les États-Uniens ont compris que l’empire traditionnel tel qu’on le concevait avant, avec une conquête territoriale, des investissements, la tentation d’imposer une culture, coûtait beaucoup d’argent et prenait du temps. Ils se sont dit qu’il ne fallait donc pas coloniser des territoires, mais les élites de ces territoires. Il fallait dans les différents pays une élite politique et économique alignée sur la pensée américaine, l’idéologie atlantiste. L’Amérique va séduire ces élites par son soft power, ou alors elle les remplace quand celles-ci n’obtempèrent pas, soit par des guerres soit par des révolutions organisées en sous-main.

Un « gendarme du monde » auto-proclamé

Fild : Quand commence la mise en œuvre de cet impérialisme ?

Nikola Mirković : Il y a une volonté impérialiste dès l’arrivée des colons et la politique génocidaire contre les Indiens, mais je dirais qu’officieusement l’Empire s’est déclaré au début du XIXème siècle, en 1823 : le Président US James Monroe avance une doctrine devant le Congrès stipulant que l’ensemble des Amériques est un territoire américain et que les Américains n’apprécieraient par l’intervention des Européens dans ces continents car cela pourrait gêner leur « bonheur et leur paix ». Ils définissent donc une zone géographique qui est externe à leurs frontières et qui leur reviendrait. Il y a cette notion de « zone gardée », où on ne veut plus de puissances européennes dans les Amériques – et cela est acté encore aujourd’hui. Au début du XXème siècle, on a la suite de cette doctrine, avec le corollaire de Théodore Roosevelt, l’homme du « big stick » (le grand bâton). Il y explique qu’un pays civilisé peut faire la police au niveau mondial, et que de fait, les Américains peuvent intervenir où ils veulent pour gérer des différends internationaux, qu’il s’agisse de défendre la sécurité ou la justice. En d’autres termes, ils se sont arrogés le titre de gendarme du monde sans pour autant demander son avis au reste de la planète.

Fild : La population est-elle divisée sur ce projet ?

Nikola Mirković : Il y a deux courants importants aux États-Unis. Le premier est impérialiste et expansionniste, et souhaite étendre « l’American way of life » et prendre la main sur la gestion des affaires du monde. Ce modèle tient les rênes du pouvoir quasiment sans discontinuité depuis l’origine des USA. Face à cette vision, vous avez son antagonisme qui est isolationniste : les soldats n’ont pas besoin d’être envoyés aux quatre coins du monde, les États-Unis n’ont pas à renverser des gouvernements pour avoir accès à des ressources naturelles moins chères et exporter leurs biens… On a vu, lors des deux dernières élections présidentielles américaines, à quel point le pays est divisé sur cette ligne sociale et politique.

Fild : L’Empire américain a-t-il déjà chuté ou traverse-t-il une période de déclin progressive ?

Nikola Mirković : C’est le grand débat. Les États-Unis ont montré à travers les époques une résilience impressionnante : il ne faut pas oublier que dès 1861 - le pays n’avait même pas 100 ans – ils ont dû faire face à une guerre civile avec plus de 600 0000 morts, puis ils ont traversé les deux guerres mondiales et des crises économiques majeures. Dans les années 1970, on a cru que l’heure de l’empire américain avait sonné, mais il a su rebondir. Dans les années 1990, en revanche, les USA ont commis une grande erreur. L’Empire soviétique s’effondre en 1991, Fukuyama parle de la « fin de l’Histoire », Bush d’un « nouvel ordre mondial », le rapport sur la stratégie militaire US de Paul Wolfowitz - qui sera par la suite secrétaire adjoint à la Défense sous George H.W. Bush - fuite dans le New-York Times et souligne que les États-Unis doivent profiter d'une situation où il n’y a plus de concurrents pour dominer le monde, et investir dans l’armée pour éviter qu’un concurrent ne surgisse. L’erreur des États-Uniens, c'est qu’ils vont répondre à cette situation unique depuis la fin de la Guerre froide en gonflant leur armée et leur vision impérialiste, alors qu’ils auraient pu développer ou étendre leur influence par le doux commerce et son soft power. On va donc avoir la guerre en Irak, en ex-Yougoslavie, une deuxième guerre en Irak puis en Afghanistan, en Libye, en Syrie… Ils vont mener également toute une série de révolutions de couleurs en Europe et à travers le monde. Les États-Unis se sont servis de cette force militaire, souvent de manière illégale, pour étendre leur influence, alors qu’ils auraient dû participer à la défense du droit international et rayonner sans tirer une balle. L’hubris états-unien les a aveuglés et les a empêchés de voir la montée en puissance de la Chine ou de la Russie, qui ont été alarmées par les actions coercitives, les ingérences dans les nations souveraines et le non-respect du droit international de Washington. L’Amérique s’est rendue, aux yeux de nombreux pays du monde, indésirable. En utilisant la force ou la ruse, les États-Unis se retrouvent aujourd’hui face à de plus en plus de nations qui ne lui font plus confiance.

Fild : Quels sont les scénarios envisageables si les États-Unis continuent sur leur lancée ?

Nikola Mirković : Je crois qu’ils ont lancé quelque chose qui les dépasse aujourd’hui et se transforme par effet boule de neige. Les Américains disent « too big to fail » (trop grand pour échouer) mais oublient que tous les empires depuis l’histoire de l’humanité ont fini par chuter. Je pense qu’ils ont un problème majeur de circulation des élites (théorie sociologique de Vilfredo Pareto, qui part du principe qu’un changement de régime se fait quand une élite en remplace une autre, ndlr). Les Américains ont les mêmes objectifs et les mêmes outils qu’ils avaient à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ils sont restés enfermés dans l’esprit de la Guerre Froide et n’ont pas anticipé l’émergence d’un monde multipolaire. Ils n’ont pas su s’adapter au monde qui était en train d’évoluer. Ce changement nécessite de prendre en compte le partage de la puissance au niveau mondial, au lieu de vouloir tout dominer. Les USA doivent donc changer de paradigme, et cela passe par la circulation des élites. Celles qui sont en place aux États-Unis le sont depuis trop longtemps, et n’ont pas réussi à faire entrer les USA dans le XXIè siècle en assurant la prospérité pour les Américains et le respect du droit international.

Fild : Quelles sont les conséquences possibles pour le reste du monde, et l'Europe en particulier ?

Nikola Mirković : Il faut rappeler la fameuse phrase d’Eisenhower qui mettait les Américains en garde contre le complexe militaro-industriel dès 1961. Si les mêmes faucons de guerre restent au pouvoir à Washington, alors les risques sont élevés d’aboutir à une guerre à l’échelle mondiale. La responsabilité des USA dans la guerre en Ukraine aujourd’hui est manifeste. Pour l’un des plus grands professeurs de sciences politiques américains, John Mearsheimer, il n’y aurait pas de guerre actuellement en Ukraine s’il n’y avait pas eu la décision d’avancer l’OTAN vers l’Est pour inclure l’Ukraine. Le coup d’État de 2014 à Kiev soutenu par les USA et l’UE a été un coup fatal porté à l’équilibre fragile en place avec la Russie. Les USA ont intérêt que la guerre actuelle dure pour que l’Ukraine devienne un Afghanistan pour les Russes. La Russie et le reste de l’Europe ont intérêt que cette guerre cesse au plus vite. La politique américaine a entraîné l’Europe dans une crise majeure qui peut se transformer en guerre internationale. Nous avons déjà survécu péniblement à deux guerres mondiales, nous aurons du mal à survivre à une troisième. Il faut donc déjà espérer que la guerre se termine rapidement et qu’une nouvelle architecture de la paix soit construite en Europe, et certainement aussi au sein des Nations Unies. Cela prendra du temps, mais ne servira à rien tant que la vision américaine sera impériale et non collégiale.

16/03/2022 - Toute reproduction interdite


L’Amérique Empire par Nikola Mirković
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