Il y a quelques jours, le chef de la diplomatie chinoise terminait sa tournée moyen-orientale où Pékin est de plus en plus présente. Grâce à son vaccin, sa rhétorique anti-occidentale, l’efficacité de son modèle autocratique face à la pandémie et sa puissance financière, elle est en train de développer de manière exponentielle ses liens commerciaux et assoir sa présence dans la région.

L’édito de Roland Lombardi.

 

Mardi dernier, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré que sa tournée dans six pays du Moyen-Orient (Arabie saoudite, Turquie, Iran, Émirats arabes unis, Bahreïn et Oman) avait atteint ses objectifs. Hasard du calendrier (ou pas), elle faisait suite, de quelques jours, à la visite du russe Sergueï Lavrov dans le Golfe[1].

Ces deux puissances émergentes au Moyen-Orient entretiennent de bons rapports avec tous les protagonistes politiques de la région. Tels les Russes, les Chinois développent une diplomatie dynamique, capable de tisser des liens autant avec l’Arabie saoudite qu’avec l’Iran, sans oublier l’État hébreu ou la Turquie. D’ailleurs, Russes comme Chinois, sont loin d’être hostiles aux Accords d’Abraham.

Pour la Chine, le Moyen-Orient, carrefour des marchés asiatique et européen, est devenu de plus en plus important ; à cause de ses besoins énergétiques importants, mais également car la région est du plus grand intérêt pour ses « Nouvelles Routes de la Soie ».

Les exportations chinoises vers le Moyen-Orient sont passées entre 2000 et 2010 de 8 à 136 milliards de dollars.

Coopération antiépidémique, consensus sur les droits de l’Homme et investissements

Les Chinois n’ont toutefois pas encore totalement les capacités de projection militaire nécessaires pour développer leur influence régionale. D’ailleurs, avec le recul et lorsque l’on analyse les expériences occidentales dans cette partie du monde, l’outil militaire n’est peut-être pas forcément le plus efficace... Pékin possède en revanche une puissance économique phénoménale. Sa diplomatie, comme celle des Russes, rejette les leçons de morale ou les ingérences politiques. Elle est basée sur le réalisme et le pragmatique. Elle refuse également les logiques d’alliances ou de blocs, dans le seul but d’éviter d’être entraîné dans des conflits ou tensions, éloignés de ses propres intérêts. La Chine privilégie ainsi les « partenariats stratégiques » hiérarchisés, qui vont du « partenariat de coopération amicale » (renforcement de la coopération sur certains dossiers bilatéraux, comme le commerce) au « partenariat stratégique global » (coopération globale ayant trait aux affaires régionales et internationales). Sa politique de rapprochements a donc toujours des objectifs pragmatiques, bénéficiant en principe aux deux parties, et surtout sans que cela lie les mains de la puissance chinoise. Stratégie donc prudente pour développer une future influence régionale dans une partie du monde marquées par les conflits ancestraux.

Quant aux partenariats stratégiques globaux, ils sont réservés aux États les plus importants pour les objectifs chinois. L’Iran en fait partie. Pékin vient de signer en juillet 2020 un accord historique, pour une période de 25 ans, avec ce pays.

La Chine est aussi un partenaire d’Israël en matière d’investissements. Les échanges et la coopération dans divers domaines sont en pleine expansion.

Pékin entretient également de très bons rapports avec l’Entente Égypte-E.A.U.-Arabie saoudite. L’Arabie saoudite qui est l’autre ennemi juré de l’Iran. Or, Riyad a le même niveau de partenariat que Téhéran avec la Chine. Pékin, là encore comme Moscou, aide le royaume saoudien à développer ses capacités nucléaires civiles et développe intensément sa coopération dans les domaines commerciaux mais également stratégiques et de défense.

Les Émirats arabes unis soutiennent le projet de « Nouvelles Routes de la Soie chinoises » et ont déjà signé des dizaines de partenariats avec Pékin. Dubaï aurait dû accueillir le Sommet BRI en 2020, s’il n’y avait pas eu la crise du coronavirus. De plus, les E.A.U. restent l’un des membres-fondateurs de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures lancée par la Chine. Pas moins de 200 000 Chinois et de 4 000 entreprises chinoises ont élu résidence dans les Émirats.

Avec l’Égypte, les investissements chinois s’élèvent déjà à plus de 20 milliards de dollars. D’autant plus que la Corne de l’Afrique, et donc la Mer Rouge, sont devenues une étape clé de l’une des nouvelles routes de la soie... Outre donc une forte convergence des intérêts économiques, c’est également sur les plans politique, que les liens entre Le Caire et Pékin, se sont approfondis, notamment dans le cadre de la coopération antiterroriste. L’Égypte ayant par exemple aidé la Chine à rapatrier de force des étudiants ouïghours présents sur son territoire en 2019. De nouveau, comme la Russie, le terrorisme islamiste et l’islam politique sont une priorité sécuritaire pour la Chine, du fait de la population chinoise de confession musulmane principalement établie dans une province du nord-ouest du pays, le Xinjiang.

Quant aux Qatar et surtout la Turquie, toujours isolés, ils se tournent aussi vers l’Empire du Milieu. D’ailleurs, Erdogan, si prompt à dénoncer la soi-disant « islamophobie » de la France, reste piteusement silencieux sur la répression des Ouïghours… Son économie au bord de la faillite ayant trop besoin des investissements chinois.

Comme le rappelle le général (2S) Jean-Vincent Brisset, spécialiste de l’Asie, « La Chine n’a pas vocation à être un leader politique dans cette région mais elle est passée d’une puissance régionale à une puissance mondiale. En endossant ce rôle, elle a malgré elle de nouvelles responsabilités politiques qui dépassent de loin ses intérêts intrinsèques ».

La Chine et la Russie, championnes d’un monde multipolaire et non dominé exclusivement par les États-Unis, sont sûrement les seules puissances étrangères du Levant à rechercher véritablement la stabilité de la zone pour leurs propres intérêts. Elles ne souhaitent en aucun cas des conflits trop déstabilisateurs dans cette partie du monde. Pour les Chinois, il s’agit de préserver justement, on l’a vu, leurs importants approvisionnements en gaz et en pétrole et également la sécurité de leurs nouvelles Routes de la soie. Pékin, à la demande de Moscou, se positionne progressivement sur le sort de la Syrie…

La pandémie de la Covid-19 n’a fait qu’accélérer l’influence et la présence de la Chine au Moyen-Orient. Devant des démocraties européennes toujours embourbées dans la crise sanitaire et économique, les vaccins chinois peu chers, sa coopération contre l’épidémie et l’exemple de l’efficacité de son modèle de gouvernance autocratique face à la crise, sont les nouveaux atouts de Pékin. Ils ne peuvent que séduire les régimes forts de la région. Comme son refus des ingérences occidentales bien évidemment.

Enfin, les derniers revirements du président américain Biden dans la zone, ses gestes et déclarations très hostiles envers ses alliés égyptiens, saoudiens et émiratis, ne feront que les pousser un peu plus dans les bras de Moscou… et Pékin.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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[1] https://fildmedia.com/article/diplomatie-la-russie-reaffirme-son-importance-dans-le-golfe

03/04/2021 - Toute reproduction interdite


Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, et son homologue chinois, Wang Yi, lors de la signature d'un accord à Téhéran, le 27 mars 2021.
© Majid Asgaripour/WANA via Reuters
De Roland Lombardi