L'espiègle Jean-Baptiste Poquelin aurait sans doute apprécié l'art de la bande dessinée. Il aurait donc aimé la BD qui lui est consacrée, Molière, l'impromptu de Pézenas ( Ed. Aldacom, 2021 ), signée par Olivier Cabassut et Benoît Lacou. À l’occasion du 400ème anniversaire de la naissance du plus célèbre dramaturge français, l'ouvrage relate son passage à Pézenas et dans l’Hérault. Un regard original sur un auteur intemporel et toujours d’actualité.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi dit-on que Jean-Baptiste Poquelin est né à Paris, mais que Molière est né à Pézenas ?

Olivier Cabassut : C’est en effet ce que disait Marcel Pagnol. Poquelin est né à Paris, mais en tant qu’auteur ; c’est à Pézenas qu’il a fait ses armes. Il a écrit ses premières pièces lors de ses séjours dans cette ville de l'Hérault, et sa première pièce a été jouée à Béziers.

Fild : Que représente Molière aujourd'hui ? Que nous dit-il de notre société ?

Olivier Cabassut : Son combat a toujours été celui de l’être et du paraître, notamment pour démasquer les impostures. D’ailleurs, il résout souvent ses pièces justement grâce à une imposture, en faisant passer un personnage pour un autre. Tout nous invite aujourd'hui à nous interroger comme le faisait Molière à son époque. À commencer par la pandémie et les questions qu'elle suscite : sur les vaccins, les stratégies à suivre, la légitimité des « spécialistes » qui interviennent sur les plateaux de télé… On ne sait plus trop qui dit la vérité. C’est valable également pour la politique. Je crois donc que Molière est toujours d’actualité, et que s’il était parmi nous, il combattrait et chercherait à démasquer les imposteurs. Notamment sur les réseaux sociaux, où sévissent d'autres types d'escrocs. Il nous obligerait à nous poser certaines questions : qui sont ces influenceurs qui veulent nous dire le vrai du faux ? Sont-ils compétents quand ils parlent de médecine, de santé, d'art ? Car dans la plupart des cas, on ne sait pas qui sont ces gens. Je vois des jeunes, par exemple, qui préfèrent se fier aux avis de ces « influenceurs » plutôt que d’écouter les critiques de cinéma, qui ont pourtant l’expérience requise pour faire leur métier. Ce que nous propose Molière, c'est d'arriver à ce type de questionnement, de nous interroger sur la légitimité des experts auto-proclamés.

Fild : Quelle œuvre serait la plus emblématique pour représenter notre époque ?

Olivier Cabassut :
Je pense que le Bourgeois gentilhomme représente bien notre époque. Pour mémoire, c'est l’histoire d’un homme qui a de l’argent et veut se donner de grands airs afin de passer pour un gentilhomme : il prend des cours d’escrime, se fait habiller par de grands tailleurs, veut tout savoir. Pour ne pas le froisser, ses professeurs vont aller dans son sens, le flatter et presque devenir des charlatans. C’est un jeu de dupes. On peut faire le parallèle aujourd'hui avec certains politiques qui vont se compromettre dans les médias pour tenter de gagner en notoriété ; c’est ce que fait par exemple Cyril Hanouna : il en joue, ce qui lui permet de faire de l’audience. Mais c’est pathétique, car cela conduit à un abaissement du niveau des débats politiques. Molière aurait mis le doigt là-dessus. À la fin du Bourgeois Gentilhomme, le personnage principal tombe d’ailleurs dans la folie.

Fild : Pour vous, Molière est-il un classique ou un comique ?

Olivier Cabassut :
Il est la preuve qu'on peut être les deux ! Molière a toujours beaucoup de fond, mais il attaque constamment sous un angle léger, ce qui explique que ses pièces soient vues par le plus grand nombre. Il était également réputé de son vivant pour être un grand comédien et un grand comique. Et en ce sens, il est très proche de Charlie Chaplin par exemple, dont les films sont faciles d’accès et drôles, bien sûr, mais avec des sujets traités très sérieusement. Je compare souvent ces deux grands créateurs, car ils se font passer pour de pauvres gens, des clochards, des bouffons, mais vous trouvez toujours dans leurs œuvres beaucoup d’humanité. Molière était complètement à contre-courant et avant-gardiste, c’est aussi pour ça qu’on en parle encore aujourd’hui, qu'on le lit, qu'on l'étudie et qu'on le joue.

Fild : Y-a-t-il un plaisir particulier à mettre en scène ou jouer des pièces de Molière ?

Olivier Cabassut : À jouer, c’est indéniable ! J’ai rejoué récemment des scènes des Fourberies de Scapin pour le 400ème anniversaire de la naissance de Molière, et les dialogues fonctionnent toujours aussi bien ! Son texte est intemporel, et il attire toujours autant les enfants, les parents, les grands-parents… C’est d’une efficacité théâtrale incroyable. Et en tant que metteur en scène, on peut toujours chercher des nouveautés dans la manière de voir la pièce, et la relier à ce qui se passe dans nos sociétés actuelles. Parce que les mœurs ont quelque peu changé, mais les travers des hommes restent les mêmes !

02/02/2022- Toute reproduction interdite


Molière dans le rôle de César de "La Mort de Pompée" par Nicolas Mignard,1656
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De Fild Fildmedia