Contrairement à la France, la consommation et la vente de cannabis sont autorisées en Espagne. Pour de nombreux Français, Barcelone est ainsi devenue « l’Amsterdam de la Méditerranée ». Car la ville profite des « zones d'ombre » d'une législation qui laisse beaucoup de place à la tolérance et l'interprétation.

Reportage de Marie Corcelle, à Barcelone

La plupart des gens passent devant ces façades aux vitres teintées sans savoir ce qu'elles cachent. À l'intérieur, il est possible non-seulement de fumer du cannabis, mais aussi d’en acheter. Dans la seule ville de Barcelone, on trouve presque 200 associations ou CSC - Cannabis Social Clubs, nom donné aux coffee shop espagnols, ndlr - éparpillées un peu partout en ville. Près des arènes La Monumental, à proximité de la fameuse Sagrada Familia, l’un de ces clubs est encadré par deux résidences. Devant la porte, quelques clients font la queue pendant que d’autres fument un joint. Il faut un temps, en entrant, pour s'habituer à la semi-obscurité de la lumière tamisée. Mais on se laisse agréablement envelopper par l'ambiance underground, voire cosy, dans la salle agrémentée de confortables canapés et plantes. Derrière le comptoir, des étagères où s’alignent des bocaux de verre sont remplis « d’herbe ». Chacun possède un petit écriteau avec le nom de la variété correspondante : Sativa, Amnésia, Purple Haze, Orange Kush… La caisse enregistreuse est bien en évidence, tout comme la balance qui permet d’afficher le poids correspondant au prix. Si tout paraît très encadré et très réglementé, le cannabis en Espagne est en réalité un usage empli de zones d’ombre. Ici, la consommation et la culture personnelle de cannabis sont autorisées. Mais au delà de cette légalisation, c'est la règle de la tolérance qui prime, et donc la libre interprétation selon les régions ou les villes, en ce qui concerne notamment le fonctionnement des associations et des clubs. De nombreux débats ont lieu actuellement au Congrès pour encadrer juridiquement la question. Toujours est-il que grâce à un vide juridique, les coffee shop se sont mis à pousser comme des champignons, principalement en Catalogne et au Pays Basque. Car si les règles pour rejoindre ces associations sont en apparence strictes, il est en réalité assez facile de les contourner. En principe, il faut être parrainé afin de pouvoir s’inscrire, être majeur et payer une adhésion. Dans les faits, les « coffees » ont leurs propres normes. Beaucoup de touristes y entrent une fois, règlent la cotisation, font leurs achats et repartent. Dans l’un d’entre eux, situé près de l’avenue Diagonal, un groupe de jeunes Français de passage à Barcelone essaye d'entrer, en baragouinant quelques mots d’espagnol maladroits. Derrière la vitre, l'homme qui s’occupe des inscriptions comprend bien la raison de leur venue, et en quelques minutes, l’affaire est réglée. La porte vitrée s’ouvre et les laisse pénétrer dans une pièce bien plus spacieuse, ou des canapés et fauteuils sont disposés un peu partout autour de tables-basses. « En France, c’est complètement illégal. On en profite ici pendant notre week-end, c’est cool », explique l’un des jeunes, âgé d’une vingtaine d’années : « Et si on n’a pas le temps de tout fumer, on ramènera le reste ». Pour beaucoup d'autres « touristes » Français, le cannabis vaut à lui seul une virée de l'autre côté des Pyrénées. Le commerce des coffee shop en Espagne nourrit aussi la consommation en France.


Légaliser pour réduire le trafic illégal ?

Mais cette possibilité de se fournir légalement incite-t-elle à consommer davantage ? Si on compare les statistiques des Observatoires français et espagnols en matière de drogue, pas vraiment. En France, selon une étude, en 2019, près de 45% des adultes avaient touché au cannabis, alors qu’en Espagne, ils étaient 37,5%. Toujours est-il que cet argument est récurrent lorsqu’on évoque la légalisation du cannabis. Fermin Les, vice-président du parti Luz Verde – qui milite ouvertement pour une légalisation totale du cannabis – dénonce un « non-sens » : « La légalisation n'augmente pas la consommation à long terme et les mineurs ont plus de mal à accéder à la substance. La guerre contre la drogue a été un échec et elle a épuisé le budget de la santé publique. Nous devons adopter de nouvelles politiques fondées sur la prévention des risques et réglementer et contrôler la substance », défend-il.

La légalisation du cannabis permettrait une réduction drastique du marché noir ? La présence bien visible des dealers sur les Ramblas de Barcelone et sous les grands palmiers de la Plaza Real ne plaide pourtant pas en ce sens. Martín, un étudiant en sociologie de l’université de Barcelone, continue de se « fournir » dans la rue et démonte les arguments des militants d'une plus grande libéralisation du cannabis : « C’est aussi bien. Ça coûte moins cher, et tu en as plus. Dire que la qualité est moins bonne si tu ne vas pas dans des associations, ce n’est pas vrai ».

D'ailleurs, à Barcelone, le rêve du cannabis libre va bientôt prendre fin. Le Tribunal Suprême espagnol a confirmé la nullité de la décision de 2016 de la municipalité, qui régissait clubs et associations de cannabis, au motif que la réglementation de ces endroits relève de la compétence de l’État. En effet, la juridiction considère qu'il s'agit d'espaces susceptibles de criminalité : le domaine pénal étant exclusif à l’État central, Barcelone ne peut ainsi prendre de décisions en la matière. Les cannabis clubs ne pourront donc plus "promouvoir l'usage du cannabis, sa culture, sa distribution ou toute autre action ou conduite pouvant constituer une infraction administrative ou pénale". En d’autres termes, ils vont devoir mettre la clef sous la porte.

Un aspect thérapeutique

Récemment, près de 50% des Espagnols se sont pourtant déclarés en faveur d’une légalisation lors d’un sondage d’avril 2021, réalisé par le CIS ( Centro de Investigaciones Sociológicas). Et 90,1% des sondés souhaitent cette même légalisation pour un usage thérapeutique. D'autant que, paradoxalement, il n’existe pas aujourd'hui de programme officiel pour l'utilisation médicale du cannabis en Espagne. Si les traitements à base de cannabis sont régulés par des ordonnances médicales (pour des maladies spécifiques, comme la sclérose en plaque), il est donc difficile d’en obtenir... hors des associations autorisées ou du marché noir !

Adèle a près de 80 ans et souffre de douleurs au dos à cause d’arthrose. Elle ouvre une petite boîte en métal, dissimulée dans le tiroir du buffet, où sont pré-roulés quatre petits joints qu'une amie lui a achetés dans une association, et lui a préparés : « Quand j’ai trop mal, j’en fume un. Mais ça n’arrive pas souvent ; étrangement, ça m’empêche de dormir », plaisante-t-elle. « Bien sûr que je pense que ça devrait être légalisé ». L’ONU, en 2020, avait d’ailleurs reconnu les vertus médicales de la fameuse plante. Actuellement, une sous-commission au Congrès espagnol a été mise en place afin de recueillir les expertises de spécialistes sur la question du cannabis thérapeutique et d’étudier les résultats de programmes de réglementation au niveau médical instaurés dans d’autres pays.

15/10/2021 - Toute reproduction interdite


Ainara, propriétaire de l'atelier de culture Hatorena, s'occupe de ses affaires dans son magasin de la ville basque de Guernica, le 13 décembre 2011.
© Vincent West/Reuters
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