L'emprisonnement du rappeur espagnol Pablo Hasél, en raison de tweets haineux à l'encontre de la monarchie et des forces de l'ordre, a déclenché une vague de manifestations violentes en Espagne. La décision de justice et sa condamnation ouvrent le débat sur la persistance du délit de blasphème dans le code civil espagnol (notamment à l'encontre de la famille royale). L'affaire interroge aussi sur la limite de la liberté d'expression. La caution artistique justifie-t-elle l'appel au meurtre ?  C'est la question posée par le grand reporter Francis Matéo, qui suit l'affaire en Espagne.

               Par Francis Matéo (à Barcelone)

« Le Gorille » de Georges Brassens est l'un des premiers manifestes en chanson contre la peine de mort, et sans doute le plus drôle, puisqu'un magistrat y subit les derniers outrages du primate ; si durement que « le juge au moment suprême criait maman, pleurait beaucoup, comme l'homme auquel le jour même, il avait fait trancher le cou ». Ces vers valent la censure au chanteur dans la France des années 50. C'est avant que ne souffle sur la chanson pop ce vent de liberté en provenance de Londres et de Liverpool. Un air frais qui va balayer les puritanismes. À la fin des années 60, on va se saouler dans les arrière-salles d'un bordel avec les Rolling Stones (« Honky Tonk Women »), on fume des joints avec Bob Marley, on crie à l'anarchie « in the UK » avec les nihilistes Sex Pistols, on danse le rock dans la casbah avec The Clash, et on se promène lascivement sur la plage avec Judge Dread (« The girls in their bikinis, are showing all their boobs »).
La chanson française s'aère également au rythme des coups de reins de Gainsbourg (« Je t'aime, moi non plus ») et des coups de gueule de Ferré (« Dans une France anarchiste / Je mettrais ces fumiers debout / À fumer le scrutin de liste / Jusqu'au mégot de mon dégoût »). Le poète libertaire fait des petits qui s'appellent Renaud ou les Wampas. Le premier vomit son « Hexagone » et les seconds veulent envoyer « Chirac en prison ». Depuis ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, la généalogie de la chanson protestataire s'est poursuivie avec l'arrivée du rap, qui revient aux racines africaines de la musique américaine, puisant aux sources du gospel et du blues (comme par ailleurs la salsa avec des rythmes plus cuivrés) pour dénoncer les injustices sociales, le racisme, les violences policières contre les minorités noires... De Puff Daddy jusqu'à « 50 Cent », en passant par Eminem, la violence des mots rappelle l'époque punk de la génération précédente. Mais dans une société où la violence s'accentue, au tournant des années 2000, la sémantique des chanteurs de rap glisse vers les appels à la violence ad personam.

Des appels aux meurtres déguisés en chansons

C'est sur ce chemin que s'est engagé le catalan Pablo Rivadulla Duró (alias Pablo Hasél) en insultant l'ex-roi d'Espagne, Juan Carlos 1er. Le dérapage de trop pour le rappeur espagnol, déjà condamné précédemment pour apologie du terrorisme et pour plusieurs appels aux meurtres à travers de dizaines de tweets, dont un message à l'égard d'un ancien ministre socialiste (« Que quelqu'un plante une pioche sur la tête de José Bono ! »). Ces propos s'ajoutent à l'agression physique d'un journaliste et la menace de mort (un véritable « gimmick » !) sur le témoin d'un procès... Le rappeur ayant par ailleurs toujours refusé de payer ses amendes, la justice a donc décidé -au titre du cumul des peines- de lui infliger cinq ans d'emprisonnement pour l'ensemble des affaires.
D'où les manifestations de ces derniers jours dans les principales villes d'Espagne au nom de la « liberté d'expression ». Il est vrai que la critique du roi - qui a déclenché l'emprisonnement - apparaît vénielle, voire injustifiée ; d'autant que les turpitudes du roi émérite sont attestées par son ancienne maîtresse Corinna Larsen, qui l'accuse d'avoir touché des pots-de-vin dans le cadre d'un marché en Arabie Saoudite. Depuis ces révélations, le monarque est d'ailleurs parti se réfugier à Abu Dhabi.
L'affaire Pablo Hasél servira donc peut-être de prétexte à revoir un code civil espagnol où prévaut encore le délit de blasphème (notamment à l'encontre de la famille royale).

Sur le reste, le rappeur espagnol rejoint les Français Maka, condamné à 15 mois de prison ferme pour apologie du terrorisme (« On découpe comme Samuel Paty, sans empathie ») et Mohamed D. (alias Masta Ex), qui a écopé de six mois de prison ferme pour incitation au meurtre. Nick Conrad s'en tire de son côté avec 5.000 € d'amende pour des faits similaires. Ce fils d'un diplomate camerounais se déguise en banlieusard pour scander son PLB (« Pendez les Blancs ») : « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs / Attrapez-les vite et pendez leurs parents ». Des artistes qui crient évidemment à l'injustice lorsque les tribunaux condamnent ces appels aux meurtres déguisés en chansons. Il est vrai que ces parangons de liberté d'expression ne s'embarrassent pas de nuances, à l'instar de Pablo Hasél. Le « rebelle » catalan éduqué dans une sélective école jésuite est un laudateur du modèle castriste cubain... qui a condamné en novembre dernier le chanteur contestataire Denis Solis à huit ans de prison. Mais contrairement aux rappeurs espagnol et français, le jeune Cubain chante sa soif de liberté - sous un régime dictatorial ! - sans inciter au meurtre ni à la haine. Ce qui différencie la subversion politique de la gesticulation délictueuse. Et l'art du néant.

23/02/2021 - Toute reproduction interdite


Des manifestants s'affrontent avec la police lors d'une protestation contre l'arrestation du rappeur catalan Pablo Hasel à Barcelone, en Espagne, le 17 février 2021.
Nacho Doce/Reuters
De Francis Mateo