Le rebond de l'épidémie de Covid-19 dans le canton catalan de Segrià, qui a conduit au premier « re-confinement » en Espagne, met en lumière la fragilité du secteur agricole et des petits producteurs avec la persistance d’un sous-prolétariat de travailleurs saisonniers et nomades.

                                                                          Reportage de Francis Mateo.

 

Dans la « cuvette » de Lleida, territoire du canton de Segrià situé à l'ouest de la Catalogne, les habitants ont été confinés entre mer et montagne à partir du 16 mars, conformément à l’État d'Alerte décrété en Espagne. Pourtant, la ville a vu affluer dès le mois d'avril une population de travailleurs nomades, venus comme chaque année chercher un travail temporaire dans la récolte des fruits de saison (dont la campagne débute en juin). Des candidats en provenance des différentes provinces d’Espagne mais aussi d'Europe de l'Est, notamment de Roumanie. « Nous avons été surpris, puisque les déplacements étaient interdits à ce moment-là », s'étonne Rafael Allepuz, directeur de Càritas à Lleida. Dans l'urgence, l’association a d'ailleurs ouvert un centre diocésain d’hébergement à disposition de cette population inattendue. La stupéfaction était identique pour les agriculteurs, qui s'étaient organisés très tôt pour pallier les difficultés de la crise sanitaire. Car le secteur recrute beaucoup parmi les travailleurs immigrés d'Afrique de l'Ouest, pour certains surpris dans leur pays d'origine par la fermeture des frontières, même si la plupart résident à l'année dans le canton de Segrià (dont Lleida est la capitale). Dès le début du confinement, les producteurs avaient donc mis en place des stratégies alternatives de recrutement des saisonniers à travers leur plate-forme Fundacio de la Pegesia , en embauchant notamment en Catalogne des professionnels d'autres secteurs (hôtellerie, restauration, spectacle,...) au chômage technique pour cause de Covid-19.

Deux mois avant le début du ramassage, les agriculteurs avaient donc déjà formé leurs équipes de travailleurs saisonniers, pour une récolte écourtée par un orage de grêle ayant détruit 10 000 ha d'arbres fruitiers le 16 juin dans le Segrià. Résultat : des centaines de travailleurs saisonniers nomades sans ressources se sont retrouvés abandonnés à leur sort dans les rues avant d'être regroupés dans des pavillons municipaux de Lleida. Une réalité qui coïncide avec une recrudescence des contaminations du Sars-Cov-2 à Lleida, où les 200.000 habitants sont désormais re-confinés à domicile par les autorités sanitaires de la Generalitat.

L'exploitation des « sans-papiers »

Pointés comme principaux responsables de cette coïncidence, les producteurs de fruits se défendent : « Sommes-nous responsables si les pouvoirs publics ont laissé circuler des personnes arrivées sans autorisation pendant le confinement ? Sommes-nous responsables si ces personnes qui recherchent du travail se retrouvent à la rue ? » demande Josep Sellart, coordinateur territorial de l'Union des Paysans de Lleida. Les paysans sont d’autant plus indignés qu'ils assurent respecter les règles. Et les chiffres de l'inspection du travail leur donnent raison : sur un millier d'interventions réalisées l'an dernier, trois procès-verbaux ont été dressés et une seule peine d'amende a été prononcée pour infraction au code du travail. Sur le plan sanitaire, des dépistages systématiques ont par ailleurs été réalisés par les agriculteurs, inquiets de devoir paralyser toute une équipe au moment crucial de la récolte. Ce qui a permis de détecter la recrudescence des contaminations. « Les contrôles de températures sont réalisés chaque jour avant d'aller aux champs », confirme Ndiogou Diawara, originaire du Sénégal, qui vit en grande partie de son travail de saisonnier à Torres de Segre, où il s'est installé il y a quatorze ans. Dans cette commune du Segrià, où près d’un habitant sur trois est saisonnier et immigré, le maire Joan carles Miro Puigvecino assure que « les petites coopératives soumettent aussi l'ensemble de leur personnel aux tests PCR de dépistage du virus ».

L'exemplarité des professionnels de l’agriculture a toutefois ses exceptions : au petit matin, des fourgonnettes font parfois le tour du centre-ville de Lleida pour « recruter » à la sauvette des travailleurs sans papiers. Parmi les 300 saisonniers abrités dans les trois pavillons aménagés par la mairie, la majorité ne dispose pas des documents d'identité nécessaire à l'embauche. D'où ces abus illégaux : « C'est pour cela que ces personnes ne partiront pas avant la fin de la saison, tant qu'ils auront l’espoir que gagner quelques sous », confirme le président local de Càritas. Pour en finir avec cette exploitation d'un sous-prolétariat ambulant, le maire de Lleida Miquel Pueyo avait proposé dès de printemps de légaliser les « sans papiers » qui vivent dans sa commune, afin de permettre aux producteurs d'embaucher légalement cette main d’œuvre locale, sans avoir à recourir à des saisonniers nomades. Une mesure qui était appuyée par les syndicat des paysans. Mais l’État espagnol a fait la sourde oreille.

La pression sur les petits producteurs

La crise sanitaire a donc, en un sens, mis en lumière un problème d'ordre social et politique. Mais aussi économique. Sans concentration de travailleurs saisonniers précaires à Segrià, il n'y aurait sans doute pas eu de rebond du virus. Cette concentration est aussi la conséquence logique d'une évolution des domaines agricoles : la baisse régulière des marges a contraint à un accroissement des domaines, donc un besoin accru de main d’œuvre au fil des ans. « Ce sont des charges supplémentaires pour des prix toujours réduits », résume José Maria Companys. Au cours de la deuxième semaine de juillet 2020, ce producteur de pêches a vu ses prix de vente passer de 0,70 à 0,60 €/kilo, alors que les conditions climatiques avaient fait chuter les volumes de production : « Je voudrais bien que l’on m'explique où sont les règles de l'économie de marché selon lesquelles les prix augmentent lorsque l’offre baisse, puisque nous constatons tout le contraire en tant que producteurs ». Pourtant, la « loi » économique reste valable dans les rayons des supermarchés, où les prix des pêches a parfois dépassé 4 €, voire 5 € le kilo ! Soit un bénéfice brut de 3,4 à 4,4 € par kilo de pèche. Un gain à mettre en parallèle avec le salaire d'un travailleurs saisonner (31,66 € / jour en Espagne) et les revenus toujours plus faibles des petits producteurs. « Il est évident que nous sommes le maillon faible d'une chaîne où les grandes coopératives et les grande distribution, qui sont parfois les mêmes, se taillent la part du lion, mais ne sont jamais considérées comme responsables », conclut José Maria Companys.

17/07/2020 - Toute reproduction interdite


Barrage filtrant à l'entrée du canton de Segrià, dont les 200.000 habitants sont confinés
/Francis Mateo
De Francis Mateo