En première ligne face à la lutte contre le Covid-19, les infirmières espagnoles payent au prix fort les carences du système hospitalier et de la gestion de cette crise sanitaire.  Reportage de Francis Matéo

Miriam Armora achève tous les jours son service d'infirmière en chef à l'hôpital de la Santa Creu i Sant Pau (Barcelone) à 8h30. Au terme de ses douze heures de travail à gérer une équipe de 200 professionnels sous tension, l'infirmière s'impose une hygiène mentale quotidienne en rentrant chez elle, après avoir mis ses vêtements en machine et pris une longue douche.
Malgré la fatigue accumulée, elle pratique une activité physique dans son appartement, lit un peu, puis prend son téléphone pour ce qu'elle nomme ses « appels émotionnels ». « Il est important de parler à la famille ou aux amis pour laisser de côté ses émotions négatives, se détacher de la situation dramatique de l'hôpital ; c’est un moyen, en somme, pour ne pas se laisser envahir par la peur et l'anxiété ».
Une menace qui pèse actuellement sur toutes les infirmières espagnoles, au-delà du risque de contamination par le Covid-19 (et à cause de ce risque !). Un danger sous-évalué par le ministère espagnol de la Santé, qui estimait encore il y a quelques jours que 20.000 professionnels (toutes catégories de personnels de soins confondues) avaient été atteints par le virus.
Un sondage à grande échelle réalisé à la mi-avril par l'Ordre des Infirmiers révèle par ailleurs que 7,9% de ses affiliés seraient en arrêt maladie pour cause de Covid-19, soit 19.750 infirmières (sans compter les médecins et auxiliaires de soins).
L'enquête indique également que 70.000 infirmières en activité auraient présenté « des symptômes compatibles avec le Covid-19 ». Bref, une inconnue supplémentaire sur la contamination dans un pays qui ne sait toujours pas quel est le nombre exact de morts directement liés à la pandémie.

« La colère et l'angoisse »
« Ce qui est certain, c'est qu’il y a eu un manque de sécurité pour les infirmières au début de la crise », explique Maria Ferrer-Dalmau, elle aussi infirmière. « Il n'y a pas eu une bonne gestion des moyens individuels de protection au cours des premières semaines ; nous avons dû réutiliser les blouses et les masques, ce qui a généré à la fois de la colère et de l'angoisse ».
Les infirmières n'avaient certes pas besoin de ce stress supplémentaire, qui s’ajoute à la fatigue physique liée aux allongements d'horaires quotidiens ou de rythmes hebdomadaires, et à une réorganisation en urgence des hôpitaux pour dédier 80% des moyens à la prise en charge des malades du Covid-19.
« Les infirmières qui travaillent en chirurgie se retrouvent aujourd’hui à travailler en soins intensifs ou faire des prélèvements pour les tests, voire directement à l'accueil des malades en fonction des besoins et des effectifs qui varient un peu tous les jours », explique Laura Chiesa, qui exerce depuis vingt ans à l'Hospital del Mar de Barcelone, qui est passé en quelques jours de 25 à 60 lits de soins intensifs. « Ce qui oblige à travailler au sein d'équipes où l'on ne se connaît pas, avec de nouveaux protocoles et dans des espaces qui ne sont pas habilités pour ce type de prises en charge ».
La situation est pire dans les « hôpitaux de fortune » aménagés à la hâte pour répondre à l'afflux de malades atteints du Covid-19. C’est le cas à Madrid, où une partie des bâtiments du parc des expositions (Ifema) a été convertie pour accueillir 5.500 lits. « Au début, ça ressemblait plutôt à un campement militaire, avec les patients et le personnel soignants entassés ! Nous avons passé les treize premiers jours enfermées ici sans même pouvoir nous laver parce qu'il n'y avait pas de douches, et à réutiliser les mêmes masques faute d'équipements », s'indigne l'une des infirmières recrutées à Ifema, qui raconte aussi comment il a fallu utiliser des manches à balais pour les transformer en pied à perfusion !

« Tri » des malades
Alors que les unités de soins intensifs frisaient la congestion à Madrid et Barcelone, la première semaine du mois d’avril a été particulièrement éprouvante pour l'ensemble du personnel soignant. Depuis, le nombre de décès liés au Covid-19 a dépassé le seuil des 18.000 personnes sur l’ensemble du pays, mais le solde des malades en soins intensifs a commencé à refluer progressivement, sans que le niveau de saturation ait été atteint. Une tension ayant conduit à des situations traumatisantes, comme le « tri » parfois réalisé entre les patients à cause du nombre insuffisant de respirateurs.
Laia Camos, qui travaille en service de réanimation, refuse le terme de « choix » des malades, mais reconnaît qu'il a fallu « établir des priorités. Nous avons effectivement dû faire un choix à certains moments entre des patients qui nécessitaient les respirateurs artificiels, en donnant la priorité dans ce cas à la personne la plus jeune par rapport à d'autres ayant un risque de mortalité plutôt élevé ».
Même si la décision d’établir ces priorités était prise en amont par les médecins, le poids de la frustration reste lourd, comme celui de la « culpabilité », confie une infirmière des soins intensifs de l'hôpital Gregorio Marañón à Madrid. « C'est très dur de retirer l'assistance respiratoire à une patiente âgée pour la mettre sous sédatif, parce qu'un malade plus jeune a besoin du respirateur ».
Pour soutenir les infirmières, tous les hôpitaux ont mis en place des cellules d'aide psychologique, « mais nous sommes dans l'action et il est trop tôt pour libérer notre stress », commente Natalia Bartoli depuis l'Hospital de Sant Pau. « Cela nous tombera dessus quand nous pourrons enfin nous relâcher un peu », conclue-t-elle, bien consciente que la crise sanitaire est loin d’être achevée et qu’elle durera bien au-delà de la pandémie.

15/04/2020 - Toute reproduction interdite


Vue générale d'un hôpital temporaire à l'intérieur du centre de conférence IFEMA, à Madrid, le 2 avril 2020.
Sergio Perez/Reuters
De Francis Mateo