Société | 2 décembre 2020

Espagne : En Catalogne, un dangereux flirt politico-religieux

De Francis Mateo
5 min

 

La Generalitat de Catalogne a autorisé l'enseignement de l'islam à l'école. Une mesure qui symbolise le rapprochement entre les autorités indépendantistes catalanes et les représentants de la communauté musulmane, dans une région où se concentre près du quart des musulmans d'Espagne. La stratégie électoraliste est évidente. Mais à quel prix ?

                                                                               Par Francis Matéo

Le département d’Éducation de la Generalitat a finalement changé son fusil d'épaule en autorisant l'enseignement de l'islam à l'école. Une option que les gouvernements catalans successifs avaient rejetée depuis 18 ans, c'est à dire depuis la loi du 10 novembre 1992, dont l'article 10.1 autorise l'enseignement de l'islam, du judaïsme et du protestantisme au même titre que le catholicisme (déjà au programme des écoles publiques depuis les années 40). La religion étant aujourd'hui une matière optionnelle (alternative l’enseignement de l’instruction civique). C'est un changement de cap important de la part des autorités catalanes, puisque sur les 2,3 millions de musulmans d'Espagne, 533.000 vivent en Catalogne (majoritairement originaires du Maroc). « Et la moitié de cette population musulmane de Catalogne est de nationalité espagnole », ajoute Mohamed El Ghaidouni, représentant de la Commission Islamique d'Espagne (CIE) à Barcelone (1).

Une population qui augmente sensiblement depuis ces dernières années, au rythme des naissances et des naturalisations, et qui représente déjà plus de 260.000 électeurs potentiels pour les partis indépendantistes catalans au pouvoir. « Il faut savoir que plus de 90 % des Marocains naturalisés en Catalogne ont voté pour le mouvement indépendantiste », confirme Bouziane Ahmed Khodja, journaliste et expert des mouvements islamistes en Espagne. Le parti indépendantiste et républicain ERC (Esquerra Republicana de Catalunya), qui joue un rôle central dans la coalition au pouvoir, avait d'ailleurs fait entrer au parlement régional l'hispano-marocaine Najat Driouech en 2017 : la première parlementaire portant le Hidjab (voile islamique) dans hémicycle catalan. Il aura donc suffi d'une campagne orchestrée par des associations musulmanes locales pour recueillir quelques 2.000 demandes de parents d'élèves (« Essentiellement en provenance de la communauté marocaine », précise le département d’Éducation) pour que la Generalitat donne satisfaction à la Commission Islamique d'Espagne.

L'ombre des Frères musulmans

Depuis la dernière rentrée, trois professeurs enseignent donc l'islam dans six établissements publics de Catalogne (en primaire et secondaire). Ces cours basés sur l'étude du Coran concernent 80 élèves cette année. Outre les diplômes d'enseignement nécessaires et le « niveau C » exigé en langue catalane (la langue d’enseignement officielle), ces professeurs doivent disposer d'un certificat de compétences religieuses octroyé par la Commission islamique. La procédure est d'ailleurs la même pour les cours de religion catholique. De fait, ce n’est pas cette introduction de l'islam à l’école qui pose problème, selon Bouziane Ahmed Khodja : « Le danger vient du flirt entre les partis politiques indépendantistes en Catalogne et les représentants des communautés musulmanes, matérialisé à travers ce programme d'enseignement ». En d'autres termes, la Commission Islamique d'Espagne a trouvé un allié politique en Catalogne, à la faveur d'un calcul électoraliste qui peut s'avérer dangereux quand on sait les liens historiques qui unissent les responsables de cette Commission à Madrid à l'organisation sulfureuse des Frères musulmans (2), dont l'interdiction est aujourd'hui réclamée en France. Et l'exemple de l'imam de Ripoll, Abdelbaki Es Satty, inspirateur des attentats islamistes en Catalogne en 2017, prouve la réalité du risque de radicalisation d'une partie de la communauté, notamment à cause des influences salafistes et « fréristes ».

Il est vrai que depuis Barcelone, Mohamed El Ghaidouni récuse - et même condamne - toute alliance avec des organisations islamistes étrangères, estimant que l’enseignement de l’islam dans les écoles est tout simplement un moyen d'institutionnaliser une pratique courante en Catalogne. « C'est d'abord reconnaître un droit inscrit dans la constitution espagnole », soutient le représentant local de la CIE ; « Par ailleurs, il faut savoir que la moitié des 84.000 enfants musulmans de Catalogne reçoivent déjà ces formations dans les mosquées, en plus des leçons d'arabe, à travers les 325 associations islamiques de la région, et sans contrôle. S'il y a risque de radicalisation, c'est en laissant cette éducation hors de l'école ».

La logique de victimisation

Mais l'institutionnalisation des cours d'islam va-t-elle résoudre le problème de ces enseignements extra-scolaires ? « Bien sûr que non ! » répond Bouziane Ahmed Khodja : « En revanche, l'islam à l'école est le début d'un engrenage pour en demander toujours davantage, car viendront ensuite les revendications sur les cantines halals, puis l'enseignement de l'arabe... Rien n'est innocent dans la démarche de la Commission Islamique d'Espagne, qui joue beaucoup sur la victimisation pour gagner du terrain ». Des propos qui trouvent un écho surprenant dans le discours de Mohamed El Ghaidouni sur l'enseignement de l’islam, et pas seulement dans les cours de religion : « les livres scolaires d'histoire sont rédigés avec une vision négative de l'islam qui suscite une certaine islamophobie ; cela n'aide pas à faire émerger un islam d'Espagne comme il serait souhaitable... Il faudrait donc s'interroger sur le contenu des manuels scolaires et l'enseignement, revoir notre propre histoire et l'écrire d'une autre manière ». Un révisionnisme historique inquiétant. Car à quand la remise en question de l'étude du Cid ? Cette logique rappelle d'ailleurs des débats plus anciens sur la place de l'islam, souligne Bouziane Ahmed Khodja : « La question du voile, le halal, l'enseignement de l'histoire, ce sont des thématiques que l'on a bien connu en France dans les années 90, avec les conséquences que l'on sait ; Il faut donc s'attendre aux mêmes évolutions en Espagne, mais en accéléré ». Surtout si le flirt politico-religieux transforme la Catalogne en terre d'expérimentations.

 

(1) La Commission Islamique d'Espagne est l'organisme représentatif de la communauté musulmane en Espagne

(2) Comme son prédécesseur, le président national de Commission Islamique d'Espagne, Ayman Adlbi, est un ancien membre du groupe Avant-garde islamique, assimilé au Front islamique syrien, d'obédience salafiste et proche des Frères musulmans

 

26/11/2020 - Toute reproduction interdite

 


Un homme prie dans une mosquée où l'imam Abdelbaki Es Satty a prêché à Ripoll, au nord de Barcelone, en Espagne, le 19 août 2017.
De Francis Mateo

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