La gestion politique de la crise du Covid-19 en Espagne suscite des critiques de la part des spécialistes du monde médical comme des milieux économiques. Le virus Sars-Cov-2 a provoqué directement 28.498 décès (dont 72% en EHPAD). L'épidémie se solde aussi par un excès de mortalité de 44.000 personnes. En attendant la catastrophe économique annoncée pour les prochains mois.

                                                                            Par Francis Mateo

Les responsables politiques ont brillé par leur incapacité à prendre des décisions face aux menaces de rebond de l'épidémie de SARS-CoV-2 en Espagne ; particulièrement en Catalogne, où le président de la Generalitat Quim Torra détonait dès le mois de juillet par un discours totalement contradictoire, en exhortant d'abord les Catalans à rester chez eux pour maîtriser une situation « extrêmement critique », et en appelant -pratiquement dans la même phrase- les touristes internationaux à venir profiter de leurs vacances... en toute sécurité ! Le président régional ne s'arrêtait pas là, rejetant sur les citoyens « indisciplinés » la possibilité d'un « nouveau confinement ». L'effet fut immédiat : en France, le premier ministre Jean Castex conseillait à ses compatriotes de ne plus franchir les Pyrénées cet été, alors que les Britanniques imposaient une « quatorzaine » aux personnes arrivant d'Espagne, donnant ainsi un coup d'arrêt au tourisme en provenance de Grande Bretagne. Et pour en ajouter à la cacophonie, le directeur espagnol du centre de gestion de la crise du Covid-19 en Espagne, Fernando Simon, saluait la désaffection des touristes britanniques comme « un problème en moins », en assurant que la situation sanitaire était « sous contrôle ». Un mélange de messages contradictoires qui n'a eu d'autre effet -à tort ou à raison- que de donner une inquiétante impression de chaos, alors que près de 2.000 nouveaux cas positifs sont actuellement détectés chaque jour en Espagne.

« Les citoyens attendent toujours un message clair et précis »

Au-delà des mesures de sécurité relativement bien acceptées pour éviter un éventuel rebond de l'épidémie (fermeture des bars à minuit, obligation du masque dans l'espace public et interdiction des rassemblements de plus de dix personnes), l'injonction de « confinement volontaire » est très contestée par les spécialistes de santé comme par les acteurs économiques. D'autant qu'elle renvoie toute responsabilité sur le citoyen, sans engager celle des élus. Oriol Mitjà, responsable des maladies infectieuses de l'hôpital Germans Trias de Badalona, ne mâche pas ses mots pour juger les indécisions politiques : « Les citoyens attendent toujours un message clair et précis ». Le spécialiste plaide pour un « confinement domiciliaire sélectif » dans les secteurs géographiques où le taux de transmission du virus est le plus élevé. Pour cela, il aurait fallu mettre les moyens pour garantir la traçabilité du virus et des transmissions. Mais sur ce plan, « le gouvernement catalan a échoué », tranche le médecin, qui fut l'un des conseillers de la Generalitat durant la période de déconfinement. « Si le confinement sert uniquement à éviter que les hôpitaux ne soient submergés, il n'y avait pas de raison d'évoquer cette hypothèse alors que l'on commençait à peine à faire des tests de dépistage PCR », confirme le médecin Josep Maria Puig, Secrétaire Général du syndicat Metges de Catalunya. D'autant que la moyenne d'âge des nouveaux contaminés est de 40 ans, donc une population qui n'est pas directement à risque. De fait, les hôpitaux en Espagne sont aujourd'hui dans un état de « tension expectative », selon les termes du Dr. Puig, sans plus. En revanche, la remobilisation prématurée du personnel soignant et la période de vacances nuisent considérablement à la prise en charge de toute autre pathologie. « Il n'est pas rare de devoir attendre deux ou trois semaines pour recevoir un diagnostic par téléphone, ce qui n'est évidemment pas sans risque pour le patient », ajoute Josep Maria Puig, qui dénonce depuis des années la baisse des moyens financiers et humains conduisant à « un système public de soins low cost ».

« Politique de l'autruche »

Le manque d'effectifs pour assurer la traçabilité du virus participe aussi de la confusion et des questionnements sur la réalité de l'épidémie en Espagne, avec une surprenante disparité des cas de patients asymptomatiques. Un premier bilan révélait ainsi 15% de personnes positives sans le moindre symptôme dans la région de Madrid, alors que ce taux atteignait 70 à 80% en Catalogne et au Pays Basque. « Qui ne cherche pas ne trouve pas », accuse Antoni Trilla, chef du service d'épidémiologie à l'Hospital Clinic de Barcelone, pour dénoncer une « politique de l'autruche » qui n'empêche pas la multiplication des foyers de contamination (près de 600 depuis le déconfinement en juin dernier). Il aura d'ailleurs fallu attendre le 9 août pour la mise en place de tests PCR à grande échelle, c'est à dire sur la quasi-totalité d'un foyer d'infection (en Catalogne et au Pays Basque).

C'est un peu tard pour la plupart des pays européens, qui imposent des tests -voire une quatorzaine- aux personnes revenant d'Espagne. C'est déjà trop tard pour éviter un désastre économique annoncé en Espagne (particulièrement pour le secteur touristique, qui représente plus de 12% du PIB national). Reste à savoir s'il est aussi trop tard pour éviter un sérieuse aggravation de la situation sanitaire. En attendant, une vingtaine d'experts espagnols en épidémiologie ont demandé une enquête indépendante sur la gestion de la crise en Espagne.

10/08/2020 - Toute reproduction interdite


Un travailleur de la santé quitte une tente médicale où les gens sont testés pour la maladie du coronavirus à Ripollet, au nord de Barcelone, le 6 août 2020.
Albert Gea/Reuters
De Francis Mateo