Analyses | 21 avril 2021

Espace: La nouvelle guerre globale

De Meriadec Raffray
4 min

Politique, médiatique, commerciale ou scientifique: la compétition fait rage au firmament. Dans ces nouveaux « territoires », les grandes puissances fourbissent leurs armes.

Analyse de notre expert des questions  militaires, Mériadec Raffray

Le 12 avril dernier, avec deux Russes et un Américain à son bord, Soyouz décollait du cosmodrome de Baïkonour en direction de la Station Spatiale Internationale, l’« ISS ». Un vol hautement symbolique. Programmé 60 ans après l’envoi du premier homme dans l’espace - le Russe Youri Gagarine -, il marque un tournant pour Moscou. Car ce 23 avril, une capsule américaine brisera pour la première fois le monopole de Soyouz vers l’ISS. Depuis Cap Canaveral en Floride, la capsule Crew Dragon propulsée par la fusée Falcon 9 de la société privée SpaceX du milliardaire Elon Musk, emportera le restant de la relève pour le compte de la Nasa, dont le Français Thomas Pesquet, prochain commandant du mécano spatial orbitant à 400 km de la terre. C'est un héritage civil de la « Guerre des Étoiles » lancée en 1983 par l’Américain Ronald Reagan, a conduit l’URSS à la faillite.

Politique, médiatique, commerciale ou scientifique: trente ans plus tard, l’espace redevient le théâtre d’une compétition acharnée et globale entre les grandes puissances. En orbite, Pesquet et ses coéquipiers dérouleront un programme inédit d’expérimentations scientifiques annonciatrices d’une nouvelle rupture majeure. Elles préparent l’envoi d’une future mission habitée sur Mars. Avec le retour sur la lune, c’est le prochain Graal. Américains, Russes, Européens et Asiatiques ambitionnent dorénavant de s’arrimer durablement à ces deux planètes pour exploiter les métaux rares de leur sous-sol et créer des bases logistiques afin de faciliter l’entretien des constellations de satellites, qui se multiplient aussi vite qu’ils se miniaturisent. Et à terme, ils visent à lancer l’exploration des astéroïdes qui peuplent le système solaire.

De la trajectoire au territoire

Par l’espace, depuis l’espace et maintenant dans l’espace ! Se dessine un « nouvel âge spatial alimenté par deux phénomènes contradictoires: la libéralisation de son accès, permis par la révolution technologique, et le retour des logiques de domination des puissances spatiales », expliquent les stratèges d’Ariane Group. La société franco-allemande est au coeur de ce « bouleversement ». Elle fabrique à la fois le missile M51 à tête nucléaire de la dissuasion française et la famille des lanceurs européens Ariane. Alors que l’Europe spatiale s’est construite par la coopération, Londres, Rome et Berlin sont aujourd’hui prêtes à fragiliser ce modèle en voulant fabriquer leurs propres mini-lanceurs. Notre voisin d’outre Rhin a déjà remis en cause les règles de partage des capacités militaires édictées avec Paris, le leader du Vieux Continent. A mesure que l’espace devient indispensable, on ne parle plus de « trajectoire » mais de « territoire », résument les experts. Un « nouveau champ de conflictualités » a émergé, confirme le général Michel Friedling, le patron du commandement de l’Espace, créé en 2019 sous l’égide de l’Armée de l’Air et de l’Espace française. Au firmament, des guerres ne sont pas encore officiellement déclarées, mais les frictions sont quotidiennes. Espionnage, brouillage, cyberattaques, abordages, aveuglements, destructions de satellites...

Officiellement, le traité international de 1967 qui interdit la militarisation de l’espace est toujours en vigueur. En réalité, l’offensive de la Chine l’a rendu obsolète. C’est ce qu’expliquent les Américains pour justifier d’avoir brisé un tabou en 2019, lorsqu’ils ont regroupé tous leurs moyens militaires dans une sixième armée du Pentagone, l’« US Space Force ». Dans sa roue, la France inaugure sa doctrine de « défense active » dans l’espace. Outre le renouvellement de tous ses capteurs, elle a lancé la modernisation de son système de surveillance de la voûte céleste. C’est le premier marqueur de la puissance spatiale. Seuls quatre pays au monde en ont un. A terme, son radar terrestre Graves pourra détecter des objets de la taille d’une boîte de chaussures à 1 500 km d’altitude. Bientôt, des nano satellites patrouilleurs équipés de lasers protégeront nos constellations.

A l’Est, la Russie s’est réveillée. En 2015, l’année où Moscou a projeté un corps expéditionnaire en Syrie pour stopper les rebelles djihadistes qui menaçaient Damas, son port spatial militaire de Plessetsk dans l’Arctique a redoublé d’activité. Une dizaine d’engins auraient été lancés rien que pour appuyer cette opération militaire complexe. Depuis, la coalition occidentale au Levant dénonce les brouillages qui affectent son signal GPS de géolocalisation par satellite. Les experts pointent notamment le Nudol, un satellite militaire secret. Plusieurs autres font parler d’eux : le Kosmos-2543, qui a embarqué une arme anti-satellite testée pour la première fois en 2020 ; le Louch-Olymp, qui a tenté d’espionner une dizaine de satellites occidentaux en les approchant de près au cours de ces dernières années ; le système d’alerte Tundra, en cours de déploiement, qui permettra de détecter un lancement de missile balistique sur n’importe quel point du globe.

Ce type ce constellation est un autre marqueur de la puissance dans l’espace. C’est actuellement la seule parade opposable aux nouveaux missiles balistiques hyper véloces: les planeurs hypersoniques. À charge conventionnelle ou nucléaire, capables d’atteindre Mach 20 (33 000 km/h), de changer de cap et d’altitude, ils « frappent comme une météorite, une boule de feu », a déclaré Vladimir Poutine en dévoilant le déploiement de l’« Avanguard » en 2019. La Russie est la pionnière de cette technologie. Chargée de développer un prototype pour le compte de l’armée française, Ariane Group doit procéder à son premier essai avant la fin de l’année.

La Chine - dont le budget spatial est aujourd’hui le deuxième du monde - dissimule soigneusement son volet militaire et cherche à se doter d’un tel système d’alerte avancé. En cinq ans, elle aurait lancé une vingtaine de satellites militaires, avec une prédilection pour les systèmes d’écoute électronique et d’observation radar tout temps. Ils sont indispensables au développement de ses forces armées, à commencer par la mer, où sa flotte dépasse aujourd’hui en nombre celle des Etats-Unis. Inquiet de cette expansion comme de la réthorique nord-coréenne, le Japon suit une logique similaire. Il vise au passage à se prémunir contre une éventuelle défection de son protecteur américain, le bouclier de ses « Forces d’autodéfense ». Aujourd’hui, la pacifique Tokyo réfléchit à introduire ses propres armes offensives dans l’espace. Bienvenue dans le nouveau monde.

19/04/2021 - Toute reproduction interdite


Une fusée Falcon 9 de SpaceX, surmontée de la capsule Crew Dragon, transporte quatre astronautes à Cap Canaveral, en Floride, le 15 novembre 2020.
© Joe Skipper/Reuters
De Meriadec Raffray

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