Après un premier ouvrage couvrant l'Antiquité et le Moyen-Âge, le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (Cf2R) publie Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution (Ed. Ellipses 2021). Un ouvrage collectif de 22 auteurs co-dirigé par Éric Denécé, fondateur et directeur du Cf2R.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi un livre sur le renseignement sous un angle historique ?

Éric Denécé : Pour deux raisons. La première, c'est qu’il n’y a pas de base culturelle sur l’histoire du renseignement en France. Des documents existent à l’étranger, comme en Angleterre, en Russie ou aux États-Unis, mais nous n’avions à ce jour aucune étude exhaustive sur le sujet chez nous. Nous avons pour ambition de rédiger une encyclopédie en huit tomes, de l’Antiquité jusqu’à la période actuelle.
La seconde raison qui nous a incité à rédiger une histoire mondiale du renseignement, c'est notre volonté d'associer dans cette même démarche les anciens du métier, dont mon équipe et moi-même, et des universitaires.


Fild : Quel héritage les services de renseignement de l’époque ont-ils légué aux services de renseignement actuels ?

Éric Denécé : En réalité, le renseignement est le plus vieux métier du monde. Manipuler les hommes et les femmes n’a pas changé depuis l’Antiquité. Il y a donc une continuité concernant la pratique. Mais la technologie a évolué. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le renseignement technique est quasiment absent, il n’existe pas encore de photos aériennes ou d’écoutes classiques. C’est à l’occasion de celle-ci que s’est généralisée l’utilisation d’avions, de ballons d’observation et du télégraphe. L’autre aspect, c’est qu’on s’aperçoit qu'il y a eu de grandes organisations de renseignement dans les temps anciens, dont certaines ont été très pérennes et ont duré longtemps, mais ont toujours fini par disparaître à un moment donné. Sous l’Empire byzantin par exemple, il y a eu pendant plus de 1 000 ans des services secrets très structurés et intégrés à l’administration byzantine. Mais ils ont disparu avec l’effondrement de cet empire. De même, en France, de nombreux petits services de renseignement ont émergé au cours de l’histoire, qui ont duré quelques décennies avant de disparaître. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les services de renseignement modernes sont devenus permanents, ils se sont institutionnalisés en devenant des administrations d’État, et ils n’ont plus jamais été remis en cause.

« On est infiniment plus surveillé aujourd’hui »

Fild : Quelle était l’importance des cabinets noirs de la Renaissance jusqu'à la Révolution ? Peut-on dire qu’ils existent toujours aujourd'hui de manière officieuse ?

Eric Denécé : Il s’agissait à l'époque d’organisations de renseignement rattachées au souverain ou à son Premier ministre, traitant autant de questions de diplomatie, de sécurité que des affaires personnelles des dirigeants. Il y en a toujours eu dans l’histoire. Et ces organisations disparaissaient souvent à la mort du monarque ou de celui qui les avait créées. En règle générale, les cabinets noirs désignaient alors ceux qui ouvraient les courriers : ses membres étaient capables de défaire les cachets de cire, de lire les lettres, de décoder les codes à l’œuvre à l’époque, et de tout remettre en place. Aujourd’hui, ce type de structure a disparu, même s’il est possible qu’à la demande d’un président ou d’un Premier ministre, une partie d’un service se polarise sur un sujet particulier. Mais avec le contrôle démocratique et parlementaire actuel, ces dérives sont quasiment inexistantes. Les dernières en date restent celles du Watergate avec Nixon, et des écoutes de l’Élysée avec Mitterrand.

Fild : La surveillance étroite de la population était chose courante par le passé. Mais dans quels buts ? Et pensez-vous que ce soit toujours le cas aujourd’hui ?

Eric Denécé : À l’époque, le renseignement intérieur travaillait au service du souverain pour éviter qu’il soit renversé, déjouer les complots, contrôler toute opposition... Mais la surveillance pouvait être plus large. Ainsi, en France, au moment des guerres de religion, la monarchie surveillait étroitement les Protestants et leurs activités. Ce phénomène s’est accru au fil des siècles, et atteint des sommets avec la lutte antiterroriste ! Pour ne donner que quelques exemples, considérez les contrôles aux frontières, les datas, les pièces d’identité électronique, les cartes de crédit qui permettent de tracer vos dépenses... On est infiniment plus surveillé aujourd’hui !

Fild : Quelle activité clandestine de la période que vous couvrez dans le livre est à vos yeux la plus emblématique de l’époque ?

Eric Denécé : C'est ce qui est resté comme le « Secret du Roi » sous Louis XV. Ce monarque avait monté un véritable service de renseignement parallèle, qui menait une politique étrangère parfois différente, voire concurrente de celle de son ministre, dans le but de défendre l’intérêt national. Il a ainsi tenté, entre autres, d’intervenir à l’occasion de la succession du roi de Pologne. C’était l'un des premiers services secrets français qui a duré plusieurs décennies, et qui a eu plusieurs hommes de qualité à sa tête. Certains ont continué à opérer sous Louis XVI.

29/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Renseignement et espionnage de la Renaissance à la Révolution"
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De Fild Fildmedia