International | 12 novembre 2020

Erevan en quête d’un de Gaulle arménien

De Ian Hamel
12 min

Depuis son indépendance en 1991 et sa victoire sur les Azéris dans le Haut-Karabakh en 1994, l’Arménie a trop longtemps été victime d’une classe politique corrompue et sans vision. Arrivé au pouvoir en 2018 à l’occasion d’un soulèvement populaire, le journaliste Nikol Pachinian est, en revanche, un honnête homme. Mais il n’a pas la carrure d’un chef d’État. Face à la guerre déclenchée par l’Azerbaïdjan et la Turquie, il a été contraint de passer sous les Fourches Caudines dressées par le maître du Kremlin.    

                       Reportage de Ian Hamel, de retour d’Arménie

 

Anna sort de son sac une lettre manuscrite que Nikol Pachinian lui a adressé alors qu’il était derrière les barreaux. En 2008, l’ancien régime a jeté le journaliste en prison. Il y restera jusqu’en 2011, profitant d’une amnistie. « C’est lui qui m’a engagé dans son journal Haykakan Jamanak [The Armenian Times] lorsque je me suis lancée dans le journalisme à la fin de mes études », raconte Anna . En cellule, Nikol Pachinian continue de lui donner des conseils. Il lui propose de lancer une nouvelle rubrique dans son journal. « Depuis qu’il est Premier ministre, il est passé plusieurs fois à l’improviste au journal, en toute simplicité », ajoute Anna . Cet entretien s’est déroulé quelques jours avant l’annonce du cessez-le-feu humiliant pour l’Arménie, scellant la défaite de son armée. Anna dresserait-elle aujourd’hui un portrait aussi bon enfant de cet homme politique rejeté - sinon haï - par une large partie de la population arménienne ?

Gayané Arustamyan connaît Nikol Pachinian depuis près de trente ans. Ils ont été collègues, menant ensemble de nombreux combats contre l’ancien régime, notoirement corrompu et aligné sur Moscou. Tout en étant très critique sur l’actuel Premier ministre arménien, Gayané, qui vit aujourd’hui en France, nous en avait dressé il y a deux semaines un portrait très mitigé : Nikol Pachinian était un homme très actif, ambitieux, narcissique, prêt à tout pour accéder au pouvoir, avec le soutien indéfectible de son épouse. « En fait, il est assez peu brillant et il manque de culture générale », ajoutait Gayané Arustamyan. Aujourd’hui, le chef du gouvernement arménien ne trouve plus grâce à ses yeux : « C’est un lâche et un traître, un incompétent. Qu’a-t-il fait 2018 ? Absolument rien. Et son gouvernement n’est composé que d’incapables », dénonce-t-elle. A Erevan, la capitale, depuis l’arrêt des combats, la foule scande « Pachinian traître », « Pachinian dehors ». L’envoyée spéciale de Libération Veronika Dorman raconte que la plupart des manifestants « soupçonnent Pachinian, avec plus ou moins de complotisme, d’avoir toujours été du côté des ennemis de l’Arménie »…

Manœuvres militaires de l’Azerbaïdjan et de la Turquie

L’ambassadeur d’un pays occidental en poste dans la capitale arménienne tente d’expliquer la perte de crédibilité du héros de la révolution de 2018 : « Tout au long de cette guerre de 44 jours, le gouvernement arménien n’a jamais cessé de nier la réalité des combats. Il prétendait que toutes les offensives azéries étaient repoussées et que les morts ennemis se comptaient par milliers ! Résultat, les Arméniens n’étaient absolument pas préparés à une défaite militaire inéluctable en raison de la supériorité de l’adversaire », constate le diplomate.

Comment expliquer que l’Arménie ne se soit pas mieux préparée à une offensive d’envergure ? Bakou n’a jamais fait mystère de sa volonté de reconquête des territoires perdus en 1994. Car si l’Arménie avait “libéré“ le Haut-Karabakh, peuplé majoritairement d’Arméniens, elle occupait également sept districts voisins du Haut-Karabakh, après y avoir expulsé quelques 800 000 Azéris. Malgré des manœuvres militaires conjointes de l’Azerbaïdjan et de la Turquie en juillet et août 2020, Erevan s’est faite surprendre au pied du lit le 27 septembre ! Ce n’est qu’un mois plus tard, en pleine déroute, que Gagik Tevosyan chef d’État-major des troupes de gardes-frontières du service de sécurité nationale, que le major-général Hovhannes Karumyan, chef du département de contre-espionnage, ainsi que le commandant des troupes frontalières ont été relevés de leurs postes !

Emmanuel Macron en Arménie en 2018

A tous les niveaux, les autorités se sont montrées totalement dépassées. A l’aller, nous avions pris le même vol que le représentant du Haut-Karabakh à Paris. Ce dernier devait accélérer notre demande d’accréditation. Il ne s’en pas occupé. Le lundi matin, tous les documents nécessaires (photocopies de passeports, de cartes de presse, attestations de publications, photos d’identité) étaient déposés au ministère des Affaires étrangères. Le vendredi après-midi, les accréditations n’étaient toujours pas prêtes ! Quant au bureau chargé de faciliter la tâche des journalistes, il nous a assuré que la ville Goris, point de passage vers le corridor de Latchine et le Haut-Karabakh, était bombardée et qu’il était impossible de s’y rendre. Pas un seul obus n’est tombé sur Goris et nous avons passé sans problème les check-points. Présenté comme un « Havel arménien » lorsqu’il accède au pouvoir en 2018 à l’âge de 42 ans, Nikol Pachinian a suscité beaucoup d’espoirs. Il apparaît comme le sauveur, seul capable de renouer le dialogue avec l’Azerbaïdjan et d’offrir (enfin) une reconnaissance internationale au Haut-Karabakh, petite région montagneuse de 150 000 habitants, grande comme deux départements français. Il n’en a rien été. L’ancien journaliste s’est davantage passionné pour la tenue à Erevan du 17ème sommet de la francophonie en octobre 2018, couronné par la venue d’Emmanuel Macron. Malheureusement, Shahnourh Varinag Aznavouria, 94 ans, plus connu sous le nom de Charles Aznavour, attendu à cette fête, est décédé quelques jours auparavant.

Un chiffon rouge devant Poutine

Nikol Pachinian lui-même n’est guère à l’aise dans la langue de Molière. Il ne parle pas beaucoup mieux l’anglais et le russe. « Contrairement à beaucoup d’Arméniens très ouverts car ils possèdent de la famille dans le monde entier, Pachinian, originaire d’Idjevan, une petite bourgade dans le nord de l’Arménie, est très “arméno-centré“. Il n’est pas à la hauteur, les enjeux internationaux le dépassent », déplore un autre diplomate occidental. Était-il raisonnable de sa part de rencontrer le 18 juin 2020 à Bruxelles Charles Michel, le président du Conseil européen, et de faire les yeux doux à l’Union européenne ? Et de déclarer que l’Arménie pourrait éventuellement sortir de l’Union économique eurasienne, qui réunit la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizistan ? Il ne faut jamais agiter un chiffon rouge devant les yeux de Vladimir Poutine. La Géorgie, voisine de l’Arménie, l’a appris à ses dépens il n’y a pas si longtemps. Le maître du Kremlin vient de faire payer chèrement cet affront à Nikol Pachinian.

13/11/2020 - Toute reproduction interdite


Des manifestants protestent au Parlement, après que le Nikol Pashinyan ait déclaré avoir signé un accord avec les dirigeants de la Russie et de l'Azerbaïdjan pour mettre fin à la guerre à Erevan, en Arménie 10 novembre 2020
Vahram Baghdasaryan/Photolure via Reuters
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