Analyses | 12 juillet 2020

Erdogan n’est grand que parce que nous sommes à genoux !

De Roland Lombardi
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Le président turc Erdogan, pressé de rétablir un nouveau califat, ne cesse de multiplier les provocations politiques, militaires et religieuses à l’encontre de l’Occident.  Mais qui est-il vraiment ? A-t-il surtout les moyens de ses ambitions ?

                                                                                                     Par Roland Lombardi

 

 Les hommes politiques ou les hommes d’État qui n’ont pas un ego surdimensionné sont assez rares… Rien n’est plus vrai concernant Recep Tayyip Erdogan. On peut en effet dire que le sulfureux président turc possède une personnalité forte et charismatique.

Souvent comparé à un nouveau Sultan, le président du Parti de la justice et du développement (AKP, branche des Frères musulmans turcs) au pouvoir depuis 2003 (Premier ministre de 2003 à 2014 et Président de la République de Turquie depuis 2014) s’est toujours identifié aux anciens monarques de l’Empire Ottoman. L'extrême personnalisation de son projet politique fait qu'il reprend beaucoup des oripeaux de la splendeur passée de la Sublime porte.

Rusé, habile, opportuniste et pragmatique, Erdogan a, au fil des années, réislamisé progressivement son pays et consolidé son pouvoir autoritaire en écartant et muselant l’armée, pilier de l’Etat turc et principale garante de la « laïcité » turque depuis les années 1930. La tentative de coup d’Etat ratée en juillet 2016, lui a permis également d’effectuer de nouvelles purges au sein de la puissante institution militaire mais aussi de réduire au silence, par des milliers d’arrestations, ses adversaires politiques, des députés, des journalistes ou des avocats...

A l’international, depuis plus de quinze ans, la Turquie d’Erdogan a opéré, avec un certain succès, une véritable OPA sur l’islam de France et d’Europe. Prenant la direction de centaines de mosquées principalement dans l’Hexagone et en Allemagne, elle a fondé de nombreuses écoles coraniques et associations à la solde des islamistes turcs. En Méditerranée et au Moyen-Orient, toujours grâce à l’argent de son allié, le Qatar, grand argentier des Frères musulmans dans le monde, le Président turc s’est lancé dans de nombreux projets hégémoniques et d’influence dans le but avoué de prendre le leadership (si possible islamique) du monde sunnite. Ainsi, à partir de 2011 et des Printemps arabes, l’objectif d’Ankara et Doha fut limpide : Attiser les révoltes, récupérer les mouvements populaires pour les transformer en victoires électorales afin d’installer à Tunis, Le Caire, Tripoli et Damas la confrérie des Frères musulmans ! Or, leur projet fut un fiasco. À l’échec de cette entreprise, il faut ajouter l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, hostile à Erdogan et aux mouvements islamistes.

Le nouveau président des États-Unis s’évertue en effet à mettre fin à une certaine bienveillance paradoxale des anciennes administrations américaines pour la Turquie, le Qatar et l’islam politique en général. Dès sa prise de fonction, il demande à l’émir Al-Thani - comme Poutine d’ailleurs – qu’il cesse son soutien aux Frères musulmans. En vain. Doha ne pouvait se permettre de perdre son seul levier d’influence géopolitique.

N’oublions pas la révolution de palais en Arabie saoudite qui a vu la montée en puissance du jeune prince héritier Mohammed Ben Salman. Pour appliquer ses réformes socio-économiques drastiques, imposer son futur pouvoir monarchique absolu et sous la pression de Trump et du Kremlin, MBS décide alors un grand nettoyage des écuries du salafisme dans son royaume mais aussi dans la région. Ceci tout en imposant un blocus commercial du Qatar !

Pour autant, Al-Thani et Erdogan ne pouvaient se résoudre à perdre la partie et misèrent sur l’attaque, bien connue pour être la meilleure des défenses. C’est pourquoi, à partir du printemps 2019, le Président turc, en véritable janissaire et homme de main du petit émirat du Golfe, passe à l’offensive et relance tous azimuts sa politique néo-ottomane et panislamiste dans les Balkans (Bosnie, Kosovo et Albanie), dans le Caucase (Azerbaïdjan), en Afrique, à Gaza (en soutien au Hamas), en Syrie (Idlib), en Tunisie (en s’affichant ouvertement comme le parrain des Frères musulmans tunisiens de retour au cœur du pouvoir) et enfin, en Libye (pour contrer l’offensive d’Haftar sur Tripoli). D’autant plus que la pandémie du Coronavirus, qui a paralysé le monde entier à partir de mars 2020, est tombée à point nommé. Au passage, rappelons que pour les islamistes, le Covid n’est qu’un châtiment divin envoyé du ciel pour frapper les mécréants et, dans l’absolu, aider à l’avènement de leur hégémonie... En attendant, une crise économique sans précédent touche désormais l’Occident. Trump, en grande difficulté, n’est plus certain d’être réélu en novembre prochain. Il suffit donc à Erdogan de tenir jusque là, en espérant que l’establishment américain (où le Qatar possède encore de nombreux débiteurs) vienne enfin à bout de l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Et surtout, que la crise des finances mondiales, qui touche aussi ses adversaires géopolitiques de la région, jette à nouveau dans les rues arabes les protestataires afin d’entamer le second round des Printemps arabes.

Ne perdons pas de vue que si Erdogan provoque et bombe le torse avec arrogance, il ne fait que bluffer, très bien servi en cela par l’efficacité des réseaux d’influence et de la propagande qatarie. Comme je l’ai écrit dans des éditos précédents, il est en mode swindle. Aux échecs, le swindle (de l'anglais arnaque, escroquerie) consiste à tenter de renverser une position ou une partie perdue d’avance, en jouant le tout pour le tout et en essayant de tendre des pièges ou en misant sur des coups inattendus. Car la Turquie n’est plus en réalité qu’un Sublime... portillon ! Elle est en grande difficulté financière (l’économie turque est sous perfusion du Qatar, lui-même très affaibli par la crise sanitaire du Covid). Isolé diplomatiquement, sa politique expansionniste neo-ottomane est très mal vécue dans le monde arabe, pour des raisons historiques évidentes. Seuls les islamistes voient en Erdogan leur modèle et leur nouveau grand leader. Le Qatar n’est pas à l’abri d’un coup d’Etat fomenté par Riyad et Abou Dabi. Quant au « partenariat » russo-turc notamment en Syrie, il est très fragile et peut voler en éclats à chaque instant. Les désaccords demeurent profonds et la patience russe a aussi ses limites...

 

Erdogan fragilisé sur le plan intérieur

Sur le plan intérieur, la situation d’Erdogan n’est pas brillante non plus. Malgré les purges et une répression féroce, sa gestion de la crise sanitaire est fortement critiquée, la situation sociale se détériore de jour en jour, la colère couve, la guérilla kurde peut à tout moment reprendre dans le sud et l’est du pays et ses opposants lui ont récemment ravi les municipalités d'Istanbul et d'Ankara... De fait, son ambitieuse politique régionale néo-ottomane est également, pour le président turc, un moyen de jouer avec la fibre nationaliste et ainsi galvaniser son peuple, regagner son appui et affaiblir l'opposition.

Ses ultimes provocations, avec sa décision de convertir l’ex-basilique Sainte-Sophie en mosquée et sa récente déclaration promettant « la libération d’Al-Aqsa », ne sont que les derniers exemples de cette stratégie où s’imbriquent « grandeur internationale », nouveaux débouchés commerciaux et reprise en main intérieure.

Si la Russie et l’axe Egypto-Saoudo-Emirati sont déterminés à contrecarrer les plans turcs en Méditerranée (la base turque d’al-Watiya en Libye a été bombardée dans la nuit du 4 au 5 juillet dernier par des avions non identifiés...), il n’en est pas de même pour les Occidentaux. L’Occident et particulièrement l’Europe ne sont plus que des zombies moribonds. Actuellement, seules la Grèce et la France semblent vouloir s’opposer à la Turquie. Mais pour combien de temps ? Ce que craignent par-dessus tout les dirigeants européens, c’est une nouvelle arrivée massive de réfugiés sur leurs côtes. C’est pourquoi, Angela Merkel, comme d’autres, préfère rester silencieuse, céder au chantage et au racket d’Ankara et ainsi payer des milliards pour qu’Erdogan n’ouvre pas les vannes ! Début juin, l’Union européenne a approuvé d’ailleurs une rallonge d’un demi-milliard d’euros à destination de la Turquie. Cette nouvelle enveloppe fut validée par le Parlement et proposée par la Commission elle-même !          

Pourtant, il suffirait que nos responsables politiques s’unissent, ferment ipso facto et manu militari les frontières extérieures européennes (comme la Hongrie) et rejettent catégoriquement toute nouvelle vague de migrants, tout en combattant sérieusement sur leurs propres sols et en Méditerranée, ce véritable poison qu’est l’islam politique. Quand comprendront-ils qu’il en va tout simplement de notre survie ? Si par miracle cette révolution copernicienne se produisait dans le cerveau de nos élites, les Européens pourraient alors voter de lourdes sanctions commerciales et économiques visant la Turquie (comme nous le faisons injustement pour la Russie) et enfin revoir les statuts et les objectifs de l’OTAN. Car comment pouvons-nous encore accepter au sein de cette organisation, un pays qui est ouvertement devenu aujourd’hui le principal ennemi géopolitique de l’Occident ?

Il ne tiendrait qu’à nous, par exemple, que la Libye devienne une nouvelle Lépante moderne pour la Turquie. 

Pour paraphraser le révolutionnaire Vergniaud, Erdogan n’est grand que parce que nous sommes à genoux.

En 1571, les chefs chrétiens ne s’agenouillaient que pour prier leur Dieu.

Or depuis, les temps ont bien changé. Le nouveau Sultan a compris qu’aujourd’hui nous sommes faibles et que nous sommes loin de nous opposer à lui.

Lui qui ne comprend que les rapports de force, sait pertinemment que ceux-ci ne lui seront jamais imposés par des gens pour qui la génuflexion, devant n’importe qui ou n’importe quoi, est malheureusement devenue une tradition...

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 

13/07/2020 - Toute reproduction interdite


Une femme tient une pancarte représentant le président Tayyip Erdogan alors que les gens se rassemblent devant la Sainte-Sophie ou Ayasofya, après une décision de justice qui ouvre la voie à sa reconversion de musée en mosquée, à Istanbul, le 10 jui
Murad Sezer/Reuters
De Roland Lombardi

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