En 2018, un sondage Opinion Way alertait sur un phénomène inquiétant : à 12 ans, un enfant sur 3 avait déjà été exposé à la pornographie. Trois ans plus tard, la situation a empiré.

La chronique de « Mila en liberté »

Dans un article du Parisien, une infirmière de collège témoigne : il lui arrive de se retrouver face à de jeunes élèves de 12 ans qui parlent de fellations, de pénétration par les fesses, ou qui jouent à l’effroyable « Jeu de l’arc-en-ciel ». Ce « jeu » consiste, pour les filles, à mettre du rouge à lèvres, à pratiquer des fellations et à voir jusqu'où va la trace laissée par le maquillage. Cela vous paraît ahurissant ? Moi, je n'en suis même pas étonnée.

Quand j’avais 12 ans, c’était déjà comme ça. J’entendais tous mes amis et camarades du collège parler de sexe. Et pas qu’un peu.

Personnellement, j’avais beau entendre parler massivement de cela, je n’avais bizarrement aucun besoin de m’y intéresser et de comprendre.

Les filles étaient déjà traitées couramment de « grosses putes » par beaucoup d’élèves, de « traînées, chaudasses, allumeuses » ou bien de « suceuses de bites »... Et je ne citerai pas tout ce qui s’ensuit car ça rendrait cette chronique plus insolite qu’elle ne l’est déjà.

On se faisait déjà insulter de cette manière dans les établissements scolaires par les garçons (et les filles aussi) ; d'autant plus quand on portait une jupe un peu plus courte, ou qu’on avait embrassé plus d’un garçon.

J’ai pensé, jusqu’à l’âge de 14 ans, que les bébés se fabriquaient avec une graine achetée chez Botanique qu’on posait sur le nombril de la maman et qui se dissolvait dans le ventre pour construire un être humain ! Mes parents ont veillé le plus longtemps possible à ce que je ne me sorte pas cela de la tête. J’étais tellement innocente que je ne me posais même pas de question lorsque les garçons de mon collège se montraient discrètement des images pornographiques de femmes nues, en classe, en mimant à la rigolade des fellations.

J’ai commencé à comprendre - pas de la manière la plus agréable, je vous l’accorde - de quoi il s’agissait quand un garçon avec qui j’étais très amie au collège a commencé à me montrer tous les soirs son penis en FaceTime, sans que je veuille y consentir.

Il me parlait tous les jours de ce qu’il voyait sur Pornhub, le sourire jusqu’aux oreilles.

Je n’avais pas encore le recul pour me dire que c’était flippant. Je ne savais pas que c’était mal, et ne savais pas non plus dire non.

Rapidement, des garçons du collège commençaient à me dire que j’avais un « bon cul » et ils me demandaient aussi souvent si j’étais vierge.

Je me souviens d’ailleurs avoir demandé à mon père ce que cela signifiait, et lui avoir expliqué pourquoi j’avais cette question en tête. Je n’oublierai jamais la tête qu’il a fait, et sa colère en me disant que je ne devais pas répondre à ces garçons car c'étaient des petits cons obsédés.

Les sites pornographiques ont toujours été d’une extrême facilité d'accès. De toute manière, je pense n’apprendre à personne qu’internet et ses multiples plateformes, dans leur globalité, n’ont jamais été vraiment sécurisés..

Ce qui m’indigne au plus haut point, en revanche, c’est de voir que rien n’a changé, qu’il n’existe rien de plus inutile que le message « J’ai 18 ans ou plus, Entrer » qui s’affiche sur n’importe quel site pornographique ; message sur lequel n’importe quel individu peut cliquer sans se gêner, et même les enfants.

C’est étrange, car je n’avais jamais repensé à cela jusqu’à maintenant.

Il fallait que je tombe sur cet article pour me rappeler avec tant d’intensité toutes ces anecdotes similaires que j’ai pu vivre lors de mes années de collège, et me faire la réflexion que... ce n’est pas normal, et que j’aurais peut-être mieux fait d’en parler avec mes parents avant !

Heureusement, je vais bien et je suis une personne résiliente. J’ai su me construire et avoir un recul, et une réflexion mature sur ces choses-là, malgré tout.

Mais je reste convaincue que grandir en étant régulièrement interpellée par ce genre d’expérience n’a rien de bon pour la construction mentale et sociale des enfants et des jeunes adolescents, c’est ce qui nous mène à banaliser certaines choses pourtant inacceptables.

Aujourd’hui, je vois sur les réseaux sociaux des jeunes filles de 13 ans ouvrir des comptes OnlyFan et MYM (j’y fais beaucoup allusion et explique cela plus en détail dans mon livre*)

Ne pas se tromper de cible

On s’indigne sur ces fonctionnements désastreux et le manque de sérieux et d’action de la part du gouvernement pour protéger les jeunes mineurs des dérives de la pornographie.

Les éditeurs de ces sites, obsédés par leurs audiences, ne se préoccupent que très peu de la protection de l’enfance.

Et le gouvernement ne fait rien pour cela, à part peut-être recommander aux parents des applications de contrôle parental apparemment peu efficaces ; ou bien instaurer une loi obligeant les sites pornographiques à vérifier l’âge de leurs utilisateurs... pour ensuite fermer les yeux sur l'impunité, puisque pratiquement aucun site pornographique à ma connaissance ne respecte cette législation depuis juillet 2020.

Il n’est cependant pas trop tard : tant de personnes se mobilisent et s’indignent, que ce soit des enseignants, des personnels dans les établissements scolaires, des militants, des associatifs, et surtout des parents et familles en colère.

Mais je tiens à rappeler qu’il ne faut pas adresser cette hargne aux mauvaises personnes et les mettre en porte à faux.

Trop de gens ne semblent pas comprendre que les travailleurs du sexe (TDS) et acteurs pornographiques - indépendants ou non - ne sont en aucun cas responsables de ce désastre numérique.

Au contraire, beaucoup de TDS militent aujourd’hui pour la protection de l’enfance, crient au scandale autant que nous pour que cela cesse, et que le gouvernement, ainsi que les patrons des sites pornographiques, prennent cela très sérieusement en main au plus vite.

Car oui, les travailleurs du sexe peuvent être aussi des parents, d’aussi bons parents que d’autres, voire meilleurs, et sont capables d’avoir autant de discernement que n’importe qui pour bien expliquer que le porno ne représente aucunement la vraie vie, et que permettre à des mineurs de se rendre sur ces sites est scandaleux.

Je peux vous citer l’exemple de Nikita Bellucci, qui est non seulement mon amie, mais aussi un précieux soutien pour moi, ainsi que tous les défenseurs de la liberté d’expression : une incroyable féministe et l'une des femmes que j’admire le plus dans ce pays.

Son nom vous semble probablement familier. Nikita Bellucci est travailleuse du sexe, et militante. Il y a deux mois, elle a d'ailleurs donné un témoignage à Brut pour revendiquer le combat qu’elle menait elle-même afin de venir en aide à ces mineurs et leur faire comprendre quelles étaient les conséquences de ces risques : « Je trouve qu’on accède beaucoup trop facilement aux sites pornos, il suffit de savoir lire et de savoir cliquer sur une souris pour accéder à des milliers, et des milliers, milliers de contenus ».

Nikita Bellucci explique recevoir des photos intimes de mineurs, et constater avec effroi que cela va bien en dessous d’enfants de 11 ans, jusqu'à des enfants de 7 ans, 6 ans... Des enfants abandonnés à la pornographie.

Mila

* « Je suis le prix de votre liberté », Mila (éd. Grasset)

02/12/2021 - Toute reproduction interdite



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De Mila