La peur et la propagande sont les deux principales armes du pouvoir russe pour empêcher toute expression interne d'opposition à la guerre en Ukraine et à Vladimir Poutine. Avec des opposants transformés en véritables dissidents, et toute une partie de la société russe qui ne parvient pas à se faire entendre. Témoignages.

Par Francis Mateo

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Le visage de Marina Ovsiannikova a surgi sur les écrans il y a quelques jours comme l'expression d'une liberté étouffée. Avec son intrusion en direct au journal télévisé russe pour dénoncer la guerre en Ukraine et la propagande de Poutine, la journaliste a donné une incarnation à cette foule inaudible de Russes qui refusent l'invasion d'un « pays frère », selon le terme d'Olga* : « C'est un mot qui définissait faussement autrefois les pays satellites de l'ancienne Union Soviétique, mais qui s'applique pourtant parfaitement à l'Ukraine, parce que ce sont nos frères, nos cousins qui y vivent, des couples russo-ukrainiens qui ont fait des enfants en Ukraine ou en Russie, et qui ont de la famille d'un côté comme de l'autre ». Cette pédiatre de Saint-Pétersbourg a elle-même une amie intime, mariée et installée à Kiev, avec qui elle continue d'échanger sur Telegram. Comme beaucoup de Russes, Olga n'utilise d'ailleurs plus que cette application pour communiquer avec l'étranger : « Nous sommes placés sous surveillance, et tous les canaux de communication sont sous le contrôle de la police ». Olga a découvert l'acte de protestation de Marina Ovsiannikova grâce à la vidéo que sa sœur, installée en banlieue parisienne depuis une douzaine d'années, lui a transmise par messagerie : « Je n'avais pas vu ces images en direct à la télévision, mais elles circulent aujourd'hui beaucoup en Russie, à travers des réseaux sécurisés comme Telegram ou Signal ; cette journaliste a été extrêmement courageuse, elle a mis sa vie en danger et risque plus de quinze ans de prison pour avoir exprimé ce que beaucoup de nos compatriotes ressentent mais n'osent pas dire publiquement, parce que nous avons peur ». Malgré son opposition farouche à l'invasion de l'Ukraine, Olga ne s'est d'ailleurs pas aventurée à manifester aux côtés des milliers de protestataires anti-Poutine, dont plus de 15.000 ont été interpellés ces dernières semaines partout dans le pays, condamnés à des amendes, et sous le la menace aujourd'hui de lourdes peines de prison.

Sentiment d'abandon

« Oui, l'opposition à Poutine est réelle en Russie, mais elle est étouffée par la censure dans les médias et la peur de la police », confirme Julien*, qui vit à Moscou depuis treize ans et travaille comme responsable commercial d'une enseigne textile. Il est rentré en France avec sa femme et ses deux enfants il y a deux semaines à la demande de son employeur ; mais il redoute tout de même des représailles vis à vis de sa belle famille restée dans la capitale russe, et demande également à rester anonyme : « Il nous est difficile d'imaginer le désarroi pour une grande partie de la population en Russie ». Julien pense tout particulièrement à ses amis russes francophiles de Moscou, proches des milieux universitaires et intellectuels français : « Lorsque l'Institut et le Lycée Français ont été contraints de suspendre leurs activités, de nombreuses familles ont ressenti un sentiment de détresse, elles se sont senties abandonnées ; mais au-delà de cette communauté, c'est comme si le pays s'était coupé en deux, avec d'un côté une jeunesse qui cherche avant tout à partir, et de l'autre les plus âgés, en gros les plus de cinquante ans, qui sont plutôt solidaires avec Poutine ». Julien y voit une persistance des réflexes de l'ex-Union soviétique : « Ceux qui ont connu l'URSS et les années qui ont suivi l'effondrement de l'Union soviétique gardent une certaine nostalgie aujourd'hui, nourrie par le sentiment d'être la cible internationale, voire un pays paria, comme les médias le font d'ailleurs sentir en Russie ».

Dans cette division entre deux Russie antagonistes, Olga se place plutôt dans la première catégorie, même si elle a dépassé la cinquantaine : « Si je m'écoutais, je ferais me valises et je partirais immédiatement rejoindre ma sœur en France ; c'est ce qu'elle me conseille de faire d'ailleurs, mais je ne peux pas abandonner mes patients. Et puis à mon âge, ma vie est ici ». Pour autant, elle a organisé un réseau de soutien pour aider ceux qui veulent s'en aller. Parmi lesquels l'un de ses petits cousins de Saint-Pétersbourg, qui vient tout juste de rejoindre la Finlande. « L'interruption de la plupart des liaisons aériennes a compliqué la situation ; mais il est possible de sortir de Russie par l'Estonie par exemple, ou par la Turquie ». De fait, même s'il est moins médiatisé – et moins dramatique – que l'immigration des Ukrainiens obligés de fuir leur pays sous les bombes, l'exil des Russes est aussi aujourd'hui une réalité d'une ampleur difficile à mesurer.

« Russophobie »

« Nous sommes des victimes collatérales », estime Sergueï*, arrivé il y a quelques jours à Milan depuis Moscou, après un transit par Istanbul. Ce jeune homme de 24 ans a laissé ses études d'histoire pour rejoindre un oncle qui l'héberge en Italie. Il ne sait pas combien de temps durera son séjour, ni s'il retournera étudier en Russie. Ils se laisse aller, pour l'instant, à ses sentiments mêlés de tristesse et de colère contre l'invasion de l'Ukraine ; avec une certaine stupéfaction aussi en constatant ce qu'il nomme comme une « étrange russophobie » : « Il y a une sorte d'hystérie ici, en Italie en particulier et en Europe occidentale en général, sur la façon dont une partie des médias condamne l'ensemble du peuple russe ». Pourtant, Sergueï ne parvient pas lui-même à échapper à cette culpabilité ; une double culpabilité même, puisque s'y ajoute celle d'avoir laissé ses parents en Russie, dans une petite ville proche de Moscou. « Il est vrai que leur vision est opposée à la mienne et qu'ils n'ont aucune intention de partir », se rassure-t-il : « Il estiment même que Poutine se comporte en libérateur en envahissant l'Ukraine, comme le martèlent les médias officiels... Et c'est vrai, il y a sans doute une responsabilité de l'OTAN... ». Sergueï s'interrompt ; il ne veut pas aller plus loin dans l'argumentation. La situation à Moscou ? « La vie est plutôt normale, les gens travaillent, font leurs courses, même si certains produits commencent à manquer dans la ville de mes parents ; les gens font des provisions, au cas où ». Notamment dans l’éventualité où le rouble continuerait à chuter, comme c'est le cas depuis le début de la guerre en Ukraine, et surtout depuis les sanctions économiques annoncées par la communauté internationale. Au cours des deux dernières semaines, la monnaie nationale russe a perdu 45 % de sa valeur, avec un taux officiel aux alentours de 132 roubles pour un euro ; mais dans la rue, le change se négocie à 185 roubles pour un euro. « Et si le marché était libre, on en serait déjà à 500 roubles pour un euro », précise Sergueï. Une dévaluation qui commence à se ressentir par l'augmentation des prix et la raréfaction de certaines références dans les rayons des supermarchés. « Oui, c'est vrai, certains produits sont contingentés, mais la vie suit son cours dans les grandes villes comme Moscou ou Saint-Pétersbourg ; il n'y a pas de panique pour l'instant, il y a un climat entre la résignation et l'acceptation », commente Boris*, un journaliste moscovite de 35 ans, d'autant plus vigilant sur son anonymat qu'il se dit opposé à l'invasion de l'Ukraine : « Je crois que nous vivons comme avant la chute du mur de Berlin, et que malheureusement cela risque de durer ; il ne faut pas espérer un changement en Russie ; je dirais même que Vladimir Poutine va sortir davantage renforcé de cette crise, d'un point de vue politique et intérieur ». Un constat identique à celui de Sergueï : « Je le vois bien à travers les remarques de mes parents et des gens de leur génération en Russie, qui se perçoivent comme des victimes ; bien sûr, il y a la propagande officielle, la télévision et les journaux contrôlés par l'État, comme les réseaux sociaux, à moins d'avoir un VPN... Mais il y a aussi cette incompréhension face à des conditions de vie qui deviennent de plus en plus difficiles ». L'étudiant en Histoire le sait bien : les embargos et blocus économiques n'ont jamais eu d'autre effet que de renforcer les pouvoirs en place, en Corée du Nord, en Syrie comme Cuba depuis 60 ans. « Et même ici, en Italie, ces mesures de rétorsion n'ont eu aucun effet sur l'installation du régime fasciste en 1936 ; peut-être faudrait-il des sanctions plus sélectives, je ne sais pas... Mais en l'état actuel, je crains que la situation n'empire, pour tout le monde ».

* Tous les prénoms ont été modifiés

18/03/2022 - Toute reproduction interdite


Un agent des forces de l'ordre russes retient une manifestante lors d'une manifestation contre l'invasion de l'Ukraine par la Russie, à Saint-Pétersbourg, le 2 mars 2022.
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De Francis Mateo