La crise sanitaire ne s'arrêtera pas avec la fin de l'épidémie de SARS-CoV-2, prévient le Dr. Josep Maria Puig, Secrétaire Général du puissant syndicat catalan de médecins « Metges de Catalunya ». Manque de moyens, personnel à bout : le système de soins en Espagne risque de craquer.

                                                                  Entretien conduit par Francis Mateo

GGN : Quel bilan tirez-vous de la gestion sanitaire de la pandémie en Espagne ?

Dr. J.M. Puig : L'un des points positifs, c’est que les responsables politiques se sont rangés derrière les experts pour la réorganisation du système de soins, qui était dédié à 80 % à la prise en charge des malades du Covid-19 pendant deux mois. En revanche, le véritable point noir, je dirais même le plus impardonnable, c'est l'absence de protection individuelle pour un personnel soignant qui a été sacrifié. L'Espagne a le plus de grand nombre de professionnels sanitaires contaminés (1). Cela est dû en grande partie à un problème de centralisation des achats de matériel au niveau du Ministère de la Santé. C’était de toute évidence un non-sens dans un pays où les compétences de gestion médicales sont décentralisées, et où les communautés autonomes étaient donc les mieux placées pour agir au plus vite, avec leurs propres réseaux de fournisseurs. C’est cette raison que l’État n'a pas pu organiser à temps les commandes de masques et autres protections vitales pour le personnel soignant.

GGN : Est-ce que cela révèle une crise du système sanitaire espagnol ?

Dr. J.M. Puig : On s'aperçoit surtout que le système tient grâce aux efforts des médecins et des infirmiers. Au niveau des investissements, nous voyons bien que nous sommes à la traîne de l'Europe. L'Espagne investit 6% de son PIB dans la Santé, alors que la France ou l'Allemagne y consacrent aux alentours de 9%. Il est impossible que nous puissions avoir les mêmes résultats avec 50% d'investissements en moins ! Malgré tout, nous parvenons à obtenir des résultats identiques à ces pays sur la prise en charge et les traitement de pathologies comme les infarctus, les cancers ou les traumatismes. Cela se fait au prix d'une variable d'ajustement : en demandant toujours plus d'efforts au personnel soignant. Mais on voit aujourd'hui la limite du système. Beaucoup de professionnels formés en Espagne sont partis au cours des dernières années à cause des contrats précaires, des baisses de pouvoir d'achat (2) et des meilleures conditions qu'ils pouvaient obtenir en traversant les Pyrénées. Nous avons été incapables de retenir les talents, et maintenant nous manquons de pédiatres, d'anesthésistes, de chirurgiens et de généralistes en Espagne. Avec en plus des déficits d'infrastructures et de moyens matériels, nous avons tous les ingrédients d'une crise.

GGN : Quels sont ces déficits de moyens et d'infrastructures ?

Dr. J.M. Puig : L'hôpital a perdu 10% de ses lits depuis 2008 (3), dont plus d’un millier en Catalogne. Certes, les progrès de la chirurgie permettent de raccourcir les séjours d'hospitalisation, mais il aurait fallu transférer une partie de ces lits à des établissements de soins de longue durée. Or, ces unités de convalescence ont également perdu 800 lits au total. À cela s’ajoute le facteur démographique du vieillissement de la population, donc de l'augmentation des pathologies accumulées ou simplement liées à l'âge. Cette évolution n'a pas été prise en compte, et c'est aussi l'une des causes du lourd bilan de l’épidémie de Covid-19 en Espagne, qui a particulièrement touché les maisons de retraite.

GGN : Quel avenir pour l'hôpital et le système sanitaire en Espagne ?

Dr. J.M. Puig : À court terme, il va bien falloir sortir de l'ornière et assurer toutes les opérations non urgentes qui ont été retardées depuis le début de la crise du SARS-CoV-2. Pour cela, il sera nécessaire de mettre à contribution encore davantage les soignants qui se sont mobilisés ces derniers mois. Mais attention : si les conditions ne sont pas assez attrayantes, on risque de se retrouver avec une grande part de professionnels démotivés par la fatigue, pour ne pas dire l'épuisement. Nous ne sommes pas des robots. En outre, il faudra tirer les enseignements de ces derniers mois, c'est à dire prendre conscience que la santé publique a porté le poids de la crise en termes d'infrastructures comme de personnel. Le public représente 70% du secteur de la santé en Espagne, mais c'est lui qui a assumé 90% des prises en charges de patients du Covid-19. La santé publique s'en sort donc à son avantage par rapport au secteur privé, parce qu'ici les slogans marketing ne servaient à rien. Les responsables des politiques de santé devront simplement s’en souvenir. Et les citoyens ne devront pas oublier la mise en garde de Voltaire : « La politique est le moyen pour des hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoire ».

  1. 63 professionnels de santé sont morts à cause du COVID-19 et 51.482 soignants ont été contaminés par le virus en Espagne (chiffres du Ministère de la Santé au 1/06/2020)

  2. Selon Metges de Catalunya, les médecins ont perdu entre 25 et 30% de leur pouvoir d'achat en 10 ans

  3. L'Espagne compte 297 lits d'hôpitaux pour 100.000 habitants (240 dans le public et 58 dans le privé). L'OMS recommande une moyenne de 800 à 1.000 lits/hab. (seule l'Allemagne atteint ce ratio)

02/06/2020 - Toute reproduction interdite


Docteur Josep Maria Puig
DR
De Francis Mateo