Dans son nouvel essai Célébrations du Bonheur (Ed. Michel Lafon, 2021), le philosophe et écrivain Emmanuel Jaffelin s’éloigne des idées reçues sur le bonheur, en fondant sa pensée sur le stoïcisme. Dix ans après son Petit éloge de la gentillesse (Ed. Les Pérégrines, 2011), l’auteur nous explique ici de manière didactique comment être heureux.

Fild : Vous dites que, pour accéder au bonheur, il faut au préalable disposer de la sagesse. Mais comment l’acquérir ?

Emmanuel Jaffelin : La sagesse, dans la philosophie stoïcienne, est la capacité à accepter le réel, chose difficile dans notre société actuelle. Ce que je critique essentiellement dans le livre, c’est le fait que les individus sont devenus des victimes potentielles qu’il faut garder de tout danger. Donc, nous vivons plus dans la peur et l’angoisse que dans le plaisir et le bonheur. La sagesse se trouve ainsi aux antipodes de cette société de la victimisation, puisque pour le moindre malheur, vous avez un assureur, un policier, une multitude de personnes qui sont là pour vous soulager de tous les maux. Rien n’est dirigé vers l’autonomie dans notre société. On se déresponsabilise, et de fait, on se victimise. La sagesse est tournée vers un équilibre mental et moral avec l’univers ; elle vise l’apatheia : se libérer des passions pour être véritablement actif. Alors que nous vivons comme une minorité qui croit pouvoir prendre le pouvoir sur le monde, avec des individus narcissiques et égotistes, ce qui provoque notre malheur.

Fild : En quoi le bonheur est-il une affaire de volonté ?

Emmanuel Jaffelin : On a l’impression que le bonheur n’est qu’une extension du plaisir. D'où cette déduction erronée que l'on fait souvent : le bonheur serait quantitatif, ce serait le résultat d’une addition de plaisirs. Or, le bonheur n’est pas plus une affaire d’addition que de soustraction, mais c'est effectivement une question de volonté. Et pas n’importe laquelle : la volonté de comprendre, anticiper et accepter le réel. Ce qui inclut les mauvaises nouvelles.


Fild : Dans votre livre, vous vous appuyez sur de nombreux exemples pour affirmer qu’il est possible de souffrir sans être malheureux, et inversement. Pourquoi ?

Emmanuel Jaffelin : Nous sommes malheureux parce que nous pensons que ce qui nous arrive n’aurait pas dû se produire. Nous vivons dans le fantasme d’une réalité qui nous serait toujours favorable. Mais ça ne joue pas en notre faveur. Les gens très malades acceptent leur situation parce qu’ils ont justement accepté la maladie et ce nouvel évènement. Ils ne l’ont pas vécu comme un contrordre. Jean-Dominique Bauby, l’auteur du livre Le Scaphandre et le Papillon, a décrit son expérience du syndrome de l’enfermement* alors qu'il ne possédait plus que le mouvement oculaire d’un œil pour communiquer et écrire. Il a vécu cela comme un exploit. Mais il y a des malades en situation de profond désespoir qui ne se sentent pas capables de surmonter la situation dans laquelle ils se trouvent.

Fild : En quoi l’angoisse de la mort et le bonheur sont-ils compatibles ?

Emmanuel Jaffelin : L’angoisse de la mort, c’est un défaut de conscience de notre propre finitude ; c'est un manque de préparation face à la mort. Nous vivons dans une société où chacun se croit secrètement immortel. Cette idée se fonde en partie sur les progrès de la médecine, qui prolonge chaque jour un peu plus l’espérance de vie. Avec au bout une certaine illusion d'immortalité qui nourrit cette angoisse de la mort. Cela nous empêche donc d'être pleinement heureux. Car le bonheur, c’est connaître nos limites, et les accepter.

*maladie neurologique conduisant à une paralysie totale, à l'exception du clignement des paupières, ndlr

07/09/2021 - Toute reproduction interdite


"Célébrations du Bonheur" par Emmanuel Jaffelin
© Ed. Michel Lafon
De Fild Fildmedia