La menace terroriste reste forte en France, comme le prouve la quatrième tentative d'attentat officiellement déjouée cette année par les services de police et de renseignement. Quelles sont les nouvelles stratégies des organisations terroristes ? Et comment se protéger de cette menace ? Les réponses d'Emmanuel Hamelin, expert en communication du terrorisme.

Entretien conduit par Francis Mateo

Fild : Le terrorisme est-il pris en compte à sa juste dimension dans la campagne présidentielle ?

Emmanuel Hamelin : Non. Bizarrement, cette question du terrorisme est peu présente dans les débats, qui tournent essentiellement autour des problèmes d'immigration et de sécurité. On n'est certes pas très loin du terrorisme, mais pas exactement au cœur du sujet, alors qu'il s'agit de l'une des trois premières préoccupations des Français.

Fild : Quelles sont les relations entre immigration, délinquance, radicalisation et terrorisme ?

Emmanuel Hamelin : Il y a un lien entre ces quatre éléments, mais il n’est pas automatique. Entre 2015 et 2020, sur les 184 individus impliqués dans les actes et projets terroristes, 40 seulement étaient de nationalité étrangère. Donc, mettre en relation directe l'immigration et le terrorisme par exemple, c'est un peu « populiste ». En revanche, délinquance et radicalisation sont liées au terrorisme : tous ceux qui étaient impliqués ces dernières années dans des attentats ou des projets terroristes en France avaient un passé de délinquants. La propagande de L'État islamique vise d'ailleurs essentiellement cette population-là, pour la radicaliser à travers la communication sur Internet. Je crois qu'il faut aussi mettre l'accent sur les effets délétères de l'idéologie communautariste dans cette relation entre délinquance, radicalisation et terrorisme. Il faut rappeler que 57 % des jeunes musulmans considèrent que la charia est plus importante que les lois de la République : c'est une véritable bombe à retardement, parce que c'est une porte ouverte à la communication des organisations terroristes. Deuxième chiffre qui devrait inquiéter les responsables politiques : 88 % des Français catholiques sont favorables à la laïcité, contre seulement 44% des Français musulmans, ce qui souligne le risque de rupture avec la République.

Fild : Quelles sont les nouvelles stratégies des organisations terroristes islamistes en France ?

Emmanuel Hamelin : La propagande de Daech passe essentiellement par Internet. Malgré le travail de filtrage mis en œuvre par les grands réseaux du Net, les organisations terroristes continuent d'utiliser des serveurs comme rocket.chat pour communiquer. L'État islamique envoie ainsi, chaque jeudi, une lettre hebdomadaire avec des images et des messages extrêmement revendicatifs, violents et menaçants, et des éditoriaux en français. La communication est primordiale dans ces stratégies terroristes. Pour preuve : ceux qui étaient chargés du travail de propagande pendant la guerre en Syrie – qui étaient d'ailleurs majoritairement des Français - étaient payés sept fois plus que les combattants, et exonérés d'impôts de l'État islamique. La très forte présence sur les réseaux sociaux et sur Internet est donc une priorité, parce que c'est un moyen efficace de radicalisation et de recrutement des terroristes en France. Et c'est, par conséquent, une menace importante.

« La première sanction à infliger aux terroristes, c'est de les rendre anonymes »

Fild : Comment l'État français peut-il lutter ?

Emmanuel Hamelin : L'État est déjà très actif dans cette lutte. Notamment avec la mise en place de la plate-forme de signalements Pharos, mais aussi les moyens donnés au ministère de l’Intérieur, la fermeture de 21 lieux de culte participant à la radicalisation islamiste, dont 7 dans le courant de l'année 2021. Il faut aussi rappeler les 20 000 reconduites à la frontière - un record cette année - tout comme la dernière loi validant le principe des algorithmes pour « chaluter » la propagande djihadiste sur Internet. Les attentats déjoués prouvent d'ailleurs que l'action de l'État n'est pas mauvaise. Mais il y a tout de même des faiblesses sur la prévention de la radicalisation. Pourtant, des solutions existent, y compris au niveau local. Je prends souvent l'exemple d'Argenteuil, où le maire Georges Mothron a mis en place un système de formation des élus municipaux pour déceler les signes de radicalisation, ce qui a permis de multiplier par deux le nombre de signalements avérés. Preuve qu'on peut aller plus loin en termes de prévention. Et il y a un deuxième point important : l'État doit montrer davantage de fermeté sur ses valeurs pour lutter contre le développement de l'idéologie communautariste, qui prospère sur un certain sentiment laisser-aller. Il faut être ferme sur les valeurs de la République et ne pas laisser s'installer un double discours qui favorise à la fois l'islamisme radical et l'extrême droite. Quand il est question d'imposer le mode de vie occidental au Maghreb, par exemple, on parle de colonisation, alors que lorsqu'on impose le mode de vie venu du Maghreb en France, on parle de « vivre ensemble ». Ce double discours est dangereux.

Fild : Faudrait-il aller jusqu'à interdire des organisations comme les Frères musulmans ou les Loups gris ?

Emmanuel Hamelin : C'est le « b.a.-ba » ! Dès lors que des organisations insultent nos valeurs, nos principes, et mettent en danger la vie de nos concitoyens, l'État doit intervenir de manière forte. Il faut ici une politique de « tolérance zéro » : le moindre dérapage doit être sanctionné, parce que cela a une incidence, un effet de levier qui met effectivement en danger un certain nombre de principes républicains. Et attention à ne pas se laisser piéger par de faux arguments sur une supposée atteinte à la liberté d'expression, comme je l'ai entendu quand j'ai été l'un des premiers à demander l'anonymat des terroristes islamistes !

Fild : Pourquoi plaidez-vous pour l'anonymat de ces terroristes islamistes ?

Emmanuel Hamelin : Pour faire échec à la stratégie des organisations terroristes qui défendent le culte du martyr, du héros, et qui encensent tous ceux qui se font exploser au nom de l'islam : leurs photos sont diffusées sur les réseaux sociaux pour en faire des vedettes de l'islam. J'ai donc toujours pensé que la première sanction que l'on pouvait infliger aux terroristes, c'était de les rendre anonymes, de les priver d'une notoriété même posthume, et de leur enlever le statut de héros et de martyrs, car c'est la véritable motivation de ces terroristes, et c'est pour cela que la communication d'organisations comme Daech est très orientée en ce sens. Pourquoi les médias devraient-ils se rendre complices de cette stratégie ?

15/12/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme allume une bougie près de l'église Notre-Dame en hommage aux victimes d'une attaque meurtrière au couteau à Nice, le 30 octobre 2020.
© Eric Gaillard/Reuters
De Francis Mateo