Même si elle est habilement exagérée par l’efficace propagande qatarie, la brouille entre l’Arabie saoudite et les EAU est bien réelle. Provoquée par l’arrivée dans le Bureau ovale de Joe Biden et la politique erratique de son administration dans la région, elle n’est peut-être pas aussi profonde que certains la décrivent… Explications.

L’édito international de Roland Lombardi

À la suite des Printemps arabes et de la montée de l’islamisme soutenue par l’axe Qatar/Turquie, une contre-révolution arabe s’est organisée. C’est à partir de 2015 que le jeune prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MBS), rejoint l’alliance formée par le maréchal Sissi et Mohammed ben Zayed (MBZ), l’homme fort des EAU. Ce dernier était même présenté comme le mentor de MBS qui voyait la libéralisation autoritaire d’Abou Dhabi comme un exemple pour son royaume. Rompant avec les politiques ambiguës du passé, l’Entente emmenée par l’Égypte, les EAU et la « nouvelle » Arabie saoudite de MBS va lancer sa contre-offensive et s’opposer en luttant partout contre l’islam politique et l’influence de leurs rivaux qataris et turc dans la région.

Cette nouvelle stratégie ne pouvait que convenir à Donald Trump élu en 2016. Pragmatique, le locataire de la Maison Blanche entendait poursuivre le désengagement américain de la région en s’appuyant sur une alliance d’États arabes stables, forts – Trump ne faisait pas dans le sentimentalisme – et surtout clients, autour de la puissante Égypte et d’Israël. Á la fin de son mandat, le président américain avait atteint en grande partie de son objectif avec notamment les Accords d’Abraham (Israël, EAU, Bahreïn, Soudan et Maroc) et l’étranglement de l’Iran, qui exsangue, se serait assurément résigné à revenir à la table des négociations dans l’éventualité d’un second mandat Trump.

L’arrivée de Biden et la redistribution des cartes

Avec l’arrivée de Joe Biden dans le Bureau ovale en janvier, la donne est grandement chamboulée. En neuf mois, son administration a déconstruit méthodiquement la politique de Trump au Moyen-Orient, avec les résultats catastrophiques que l’on sait.

Pour Sissi, MBS et MBZ, le départ de Trump fut un réel problème puisqu’ils perdaient leur principal soutien dans leur politique régionale.

La composition du gouvernement Biden, avec un grand nombre de personnalités présentes lors de l’accord sur le nucléaire iranien et surtout des soutiens avérés de l’islam politique des Frères musulmans, annonce une sorte de « 3e administration Obama ». Plus idéologue, l’équipe Biden se déclare clairement hostile à l’égard des autocrates. Sissi est qualifié de « dictateur préféré de Trump » et fin janvier, Biden suspend temporairement les ventes d’armes américaines à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis…

D’autant plus que la victoire du démocrate a suscité un réel soulagement pour Doha. Pour le Qatar, c’est clairement un second souffle. Isolés et mis sur la touche sous Trump (sauf en ce qui concerne l’accord signé avec les Talibans en février 2020), les Qataris jouissent de nouveau d’une bonne image et de lobbyistes influents au Congrès, auprès des équipes du nouveau président et des Démocrates.

Pour les trois hommes forts – même si depuis quelques années ils se sont beaucoup rapprochés de la Chine et surtout de la Russie –, les États-Unis restent encore incontournables. Il était donc urgent de racheter leur crédit politique auprès du nouveau locataire de la Maison Blanche.

C’est chose faite pour le Président égyptien au printemps lorsque qu’il s’impose comme faiseur de paix dans le dernier conflit entre le Hamas et Israël durant lequel l’administration Biden fut totalement dépassée.

Les raisons de la « brouille » entre Riyad et Abou Dhabi

Le prince héritier saoudien doit lui aussi montrer patte blanche à Washington où le nouveau pouvoir veut clairement sa peau. La « déclaration d’Al-Ula », initiée par Riyad en janvier et qui acte la fin de la crise avec le Qatar, allait dans ce sens. Mais sans réel succès puisque le mois suivant les Américains ont publié un rapport sur l’affaire Khashoggi accablant MBS. De même, cet apaisement des tensions avec Doha suscite la réticence d’Abou Dhabi (et du Caire). Si les Émirats ont rejoint l’initiative, il n’en reste pas moins que leur homme fort, Mohamed ben Zayed, davantage à la manœuvre que MBS dans l’affrontement idéologique et géopolitique qui l’oppose à Doha et l’émir Tamim, est clairement méfiant. Le prince héritier émirati cache mal son inquiétude de voir son poulain MBS infléchir ses positions dans la région ou pire, perdre en influence – au profit de son père et de ses opposants dans le royaume – sur certains dossiers régionaux.

C’est le premier écueil dans les relations entre les deux princes, pourtant très liés sur le plan personnel.

Déjà dans la guerre saoudienne au Yémen, les EAU avaient pris leur distance de leur allié pour assurer leur ancrage le long du littoral yéménite – très important au niveau stratégique –, via le Conseil de transition du Sud, leur intermédiaire local.

Avec l’incertitude économique générale causée par la pandémie de la Covid, d’autres désaccords entre Riyad et Abou Dhabi se révèlent. D’abord au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) où les EAU s’opposent à la volonté de l’Arabie saoudite et de la Russie souhaitant convaincre les membres de l’OPEP+ à restreindre leur production afin de faire remonter les prix. En effet, à l’inverse de la monarchie saoudienne, qui a encore une dépendance existentielle vis-à-vis du pétrole, Abou Dhabi a mieux résisté que ses voisins à la crise financière de 2020 du fait de sa précoce diversification économique.

C’est aussi pourquoi Riyad a depuis accéléré sa propre stratégie de diversification. La nouvelle orientation économique du royaume visant à attirer les investissements de multinationales, notamment celles déjà établies à Dubaï, ne pouvait que réveiller la concurrence entre les deux États.

Bref, la crise économique, l’arrivée de Biden et sa volonté d’un accord avec l’Iran ainsi que le retour en grâce du Qatar, ont mis à mal la lune de miel entre les deux princes héritiers. Celle-ci est-elle pour autant terminée ? Pas sûr. Bien sûr on peut compter sur la formidable et efficace propagande de Doha pour jeter du sel sur les plaies. MBS n’est pas encore roi et doit consolider son pouvoir à Riyad et surtout faire bonne figure auprès de Washington. Quant à MBZ, même si lui aussi n’est plus en odeur de sainteté sur les rives du Potomac, il a toutefois les coudées plus franches. Grâce à sa puissance financière et son influence grandissante dans le monde arabe, la nouvelle « République de Venise » du Golfe essaie de confirmer ses positions dans la région. Elle a pour cela plusieurs cartes dans son jeu. Notamment ses bons rapports avec l’Iran et surtout son alliance récente avec l’État hébreu. Ce qui la préserve d’un éventuel courroux américain. En tant que puissance émergente, Abou Dhabi semble pour l’instant de ne devoir rien céder à personne.

Comme pour l’Égypte, l’islam politique des Frères musulmans soutenus et financés par Doha demeure toujours un enjeu sécuritaire et politique non négociable pour les EAU.

Dans le contexte actuel, la synergie idéologique et l’entente stratégique qu’ils avaient tissée avec l’Arabie saoudite nécessite simplement à présent moins de virulence et plus de discrétion. Peut-être même une pause. Au moins durant les trois prochaines années. Le temps que MBS soit définitivement installé sur le trône saoudien et surtout le retour d’une administration américaine plus réaliste et beaucoup plus clémente…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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04/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed bin Salman rencontre l'émir du Qatar Sheikh Tamim bin Hamad al-Thani à Al-Ula, en Arabie saoudite, le 5 janvier 2021.
© Bandar Algaloud/Courtesy of Saudi Royal Court/Handout via Reuters
De Roland Lombardi