Société | 2 février 2021

Émeutes aux Pays-Bas : « Pas de message clair »

De Sara Saidi
9 min

Des violences urbaines ont éclaté la semaine passée dans plusieurs villes des Pays-Bas suite à la mise en place du couvre-feu pour lutter contre le coronavirus. Un embrasement qui a surpris la société néerlandaise, généralement peu encline à descendre dans la rue.

          Reportage de Sara Saidi

Les violences urbaines ne sont pas ordinaires aux Pays-Bas : « Ici ce n’est pas bien vu de sortir manifester », affirme Osman Mrzljak, développeur informatique néerlandais. Pourtant, une fois n’est pas coutume, la mise en place le samedi 23 janvier d’un couvre-feu à partir de 21h a entrainé l’organisation de manifestations qui ont rapidement dégénéré. Centre de dépistage brûlé, hôpital attaqué, violences envers les forces de l’ordre, magasins vandalisés… les scènes ont choqué la société néerlandaise qui s’interroge encore sur les véritables raisons de ce soulèvement populaire : « Il n’y avait pas de message clair dans ces émeutes. On ne sait pas si ces personnes voulaient manifester contre quelque chose ou pour obtenir quelque chose », explique Don Weenink, sociologue à l’Université d’Amsterdam.

Mouvement conspirationniste

Plusieurs facteurs ont mené au déclenchement de ces violences urbaines.  L’existence de groupes conspirationnistes, persuadés que le Coronavirus est une invention, entraine irrémédiablement une défiance envers le gouvernement : « Il y a un groupe croissant d’anti-gouvernementaux, inspirés par QAnon (communauté diffusant des théories complotistes aux Etats-Unis ndlr), qui sont convaincus que le gouvernement saisit la pandémie, ou pire, a créé la pandémie, pour établir un régime totalitaire », affirme Don Weenink. Pour Martijn Hassouna aussi, ces émeutes ne sont pas sans liens avec l’attaque du Capitole à Washington début janvier 2021. Le jeune homme, membre du Conseil municipal de Gorinchem va plus loin : « Aux Pays-Bas on a aussi des politiques et influenceurs tels Trump en Amérique ou Marine Le Pen en France. Même s’ils ne sont pas aussi populaires ici, ils ont quand même une certaine influence avec leur propagande incendiaire, si j’ose dire (…) ». 

Don Weenink indique que le gouvernement néerlandais a hésité à annoncer le couvre-feu. Cette nouvelle restriction allait en effet à l’encontre de ce que les Néerlandais appellent « le confinement intelligent », basé sur la responsabilité de chacun : « Jusque-là, le gouvernement avait tendance à parler de « conseils » plutôt que de « règles », explique le sociologue. Selon lui, les groupes de manifestants anti-gouvernementaux « ont saisi l’occasion pour dire : si nous ne nous levons pas maintenant, nous serons écrasés par l’État. »

Une population qui en a assez de la Covid-19

Elizabeth est française et vit depuis trois ans à Eindhoven : « les Néerlandais sont d’habitude très pacifiques. Les décisions sont généralement prises en commun, dans la famille et dans les écoles, et même au gouvernement », précise-t-elle. Ce principe de prise de décision basé sur le consensus, appelé « Polder Model », a néanmoins été mis à mal par la pandémie. Tanguy le Breton, conseiller à l’Assemblée des Français de l’étranger entre 2006 et 2012, constate ainsi « qu’une part de la population est fatiguée et que certains considèrent que l’on empiète réellement sur leur liberté personnelle ». Jochem Giesbers, âgé de 20 ans, habite dans un village proche d’Amsterdam : « Beaucoup de mes amis comprennent (qu’il faut rester à la maison ndlr) mais certains pensent que la Covid ne va pas vraiment leur faire de mal, alors ils sortent et se voient entre eux », affirme-t-il.

Pour Elizabeth, même si « la grande majorité des Néerlandais est favorable aux mesures », la tension est palpable depuis quelques mois. Des troubles avaient déjà eu lieu dans les villes de Urk et de Arnhem en novembre dernier suite à l’interdiction des feux d’artifices pour le nouvel an.

Des jeunes qui se sentent abandonnés

Catherine Keyl est journaliste. Elle tient une chronique hebdomadaire dans le journal néerlandais de Telegraaf. Pour elle, les émeutiers sont surtout des « petits jeunes gâtés qui s’ennuient ». En effet, la majorité des perturbateurs semble être très jeune, entre 16 et 23 ans. Il y a 40 ans, Catherine Keyl avait couvert la révolte des squatteurs à Amsterdam : « C’était un conflit entre les squatteurs et la police », se souvient-elle. « Mais c’était un combat idéaliste. Il y avait des maisons vides, les squatteurs voulaient les occuper. Là, c’est parce que les jeunes sont contre le fait de rester à la maison le soir. Ce n’est pas de l’idéalisme. J’ai eu 18 ans moi aussi, je comprends (…) c’est une grande déception, mais il ne faut pas exagérer, ce n’est pas une raison pour détériorer les magasins des gens qui souffrent eux aussi de la pandémie », ajoute-t-elle indignée.

Osman Mrzljak n’est pas du même avis. Pour lui, ces jeunes ont simplement voulu se faire entendre : « Les protestations ont commencé contre le couvre-feu mais très vite c’est devenu une manifestation contre tout. La plupart des manifestants sont très jeunes (…) Ils n’ont aucune voix qui les représente à la table des décisions, là où sont pourtant prises des mesures qui ont un impact négatif sur leur vie », indique-t-il, avant d’ajouter : « Je suis marié, j’ai deux enfants, j’ai un bon boulot, je peux me permettre de ne pas voir du monde. Ma fille a 21 ans, elle voulait faire ses études en Allemagne et elle reste enfermée à la maison. Cela à un grand impact sur sa vie. » Jochem Giesbers a arrêté ses études car il n’arrivait pas à se concentrer sur ses cours en ligne. Pour rester occupé, il a commencé à travailler pour une entreprise dans laquelle il avait fait un stage. Il a du mal à comprendre ces soulèvements : « Ils (les manifestants, ndlr) s’en fichent des lois, ils veulent juste faire quelque chose qu’ils considèrent « fun » et cela ne l’est pas du tout », regrette-t-il.

Don Weenink s’interroge : « Même si une partie de ces jeunes a participé aux violences pour le « spectacle », il y en a quand même beaucoup parmi eux qui l’on fait par dépit ». Tanguy Le Breton confirme : « Les incidents de ces derniers jours sont (…) l’expression de personnes, jeunes, qui souffrent et qui ne sont probablement pas assez entendus. »

Le résultat de dix années de politique libérale.

« Comme partout, les gens sont évidemment fatigués des restrictions vu l’impact que ça a sur leur vie personnelle. Mais la grande majorité d’entre eux comprend les mesures. Les lits de réanimation doivent rester à disposition. C’est une question de solidarité envers les plus vulnérables de notre société », explique Martijn Hassouna. Mais pour Osman Mrzljak, la politique libérale du gouvernement est en partie responsable de la situation : « En dix ans, on a vu le système de protection sociale s‘affaiblir, il y a eu des coupes budgétaires dans le domaine de la défense, dans les services de santé, dans l’éducation et aussi au niveau des revenus. Cela a conduit beaucoup d’institutions à se retrouver dans des situations difficiles », explique-t-il.

Suite aux premières violences, la police a procédé à de nombreuses arrestations dans tout le pays. Parallèlement, un véritable élan de solidarité a émergé : des habitants ont lancé des campagnes de financement participatif pour aider les commerçants dont les boutiques ont été vandalisées ou encore pour reconstruire le centre de dépistage de Urk. « Suite à ces émeutes le reste de la population a réagi et a montré son désaccord. Beaucoup ont affirmé leur soutien à la police », explique Elizabeth. Des membres de la société civile sont venus aider à faire revenir le calme. Certains supporters de football - pourtant habituellement considérés comme des hooligans - ont même accompagné les policiers pendant leur patrouille en signe de soutien.

Le premier ministre Mark Rutte a pour sa part condamné ces soulèvements. « Les leaders sont en train de créer une ambiance dans laquelle il faut choisir : soit on est contre eux, soit on est avec les émeutiers, il n’y a pas d’entre deux », regrette Osman Mrzljak. Pour Don Weenink, à moins de deux mois des élections législatives prévues le 17 mars, le gouvernement renforce sa base électorale : « Les politiques ont tous dit qu’ils allaient punir les responsables. Ils ne veulent pas comprendre ce qui a pu causer le problème, peut-être pensent-ils que ce n’était que de l’excitation… », estime-t-il. « La situation est trop instable. La population considérera donc que ce n’est pas le moment pour voter le changement », conclut Osman Mrzljak.

 

02/02/2021 - Toute reproduction interdite


Vue des fenêtres brisées après que des émeutiers aient endommagé la gare centrale lors d'une manifestation contre le couvre-feu à Eindhoven, le 25 janvier 2021.
Piroschka Van De Wouw/Reuters
De Sara Saidi

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