Paul Larrouturou (reporter politique) et Eliot Blondet (photojournaliste) sont accrédités au palais présidentiel et signent ensemble "Élysée confidentiel" (éd.Flammarion, à paraître le 15 septembre), un ouvrage s’immisçant dans les particularités de la « bulle Macron ». Déçu ou admiratif, chaque protagoniste du livre dresse son propre portrait du chef de l’État, avec l’objectif commun de répondre à une question : Qui est réellement Emmanuel Macron ?

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Comment est née l’idée de ce livre ?

Paul Larrouturou : C’était le 13 février 2020, une journée extrêmement particulière. Emmanuel Macron devait visiter la Mer de glace, le Covid arrivait lentement à Contamines-Montjoie et la veille au soir, les Français venaient de découvrir la fameuse vidéo de Benjamin Griveaux. On papotait entre journalistes dans un petit train rouge qui nous conduisait jusqu’à l’endroit de la visite et j’ai tout de suite repéré Eliot, qui était un jeune photographe lisant des livres, de la poésie, pendant que moi je tweetais, ça m’a intrigué. En discutant, on s’est tous les deux rendus compte que l’on n’arrivait pas à raconter Emmanuel Macron dans sa complexité. Moi à la télévision et lui avec la photo, nous n'avions pas le médium pour aller vraiment dans la complexité et raconter avec empathie et humanité les rencontres que l’on faisait dans ce qu’on appelle la « bulle Macron ». Progressivement, de cette question et de cette frustration, est née l’idée de ce livre. Et surtout, nous sommes des amoureux du terrain, et nous n'en pouvons plus des gens qui donnent des leçons sur le président de la République sans jamais le suivre. Comme il n’est pas racontable tellement il est compliqué, on s’est dit que chacun allait donner sa vision de Macron. J’ai donc pris en charge la partie écriture et Eliot la photo. La troisième personne sans qui ce livre ne serait pas né, c’est notre éditrice Gaëlle Lassée, qui a réussi à tout mettre en œuvre malgré nos agendas !

Fild : Comment avez-vous procédé pour dresser ce portrait d’Emmanuel Macron ?

Eliot Blondet : Quand on effectue ce travail journalistique de terrain, c’est parfois très étrange de ne pas pouvoir dialoguer avec notre sujet, ici en l’occurrence Emmanuel Macron. Nos interlocuteurs permanents, ou les premières personnes avec qui on peut parler, font toutes parties de ces différentes « bulles Macron » : son état-major, son cercle de proches … On trouvait donc intéressant, avec Paul, de s’intéresser à ces petites mains que le grand public ne connaît pas ou ne voit pas, mais que nous, journalistes, côtoyons tous les jours. Chacun à « son propre Macron » et aujourd’hui je suis toujours incapable de le résumer en une phrase. C’est pour ça qu’on en a fait un livre.

Paul Larrouturou : Nous avons sélectionné quatorze de ces témoins, ayant chacun un domaine d’expertise ou un poste nous permettant d’évoquer Emmanuel Macron de différents points de vue. Avec Eliot, nous couvrons l’actualité d’Emmanuel Macron depuis son arrivée à l’Élysée en tant que secrétaire général adjoint du palais sous François Hollande. Nous l’avons vu partir, mener campagne, diriger le pays pendant cinq ans, et maintenant en quête de sa réélection. Nous avons côtoyé beaucoup de ses conseillers. Certains, comme Sibeth Ndiaye, l’ont connu personnellement pendant des années alors que d’autres comme Jonathan Jahan – l’homme à qui Emmanuel Macron avait adressé la phrase « Je traverse la rue, je vous en trouve du travail », ndlr – n’a rencontré le Président que pendant une minute et 40 secondes.

Fild : Qu’y-a-t-il de différent entre l’entourage du président Macron et celui des anciens chefs de l’État ?

Paul Larrouturou : Je n’ai que 34 ans et naturellement je connais plus la bulle Macron que toutes celles des anciens présidents. On a beaucoup entendu, lors de la campagne de 2017 : « C’est le candidat antisystème ». Alors qu’évidemment ce n'est pas le cas. Nous ne revenons, dans le livre, ni sur la banque Rothschild, ni son passage à l’ENA où il a rencontré des futurs amis hauts fonctionnaires. En revanche, bien sûr qu’il a des personnes très proches aux profils iconoclastes, différents. Malgré toutes ces différences, je crois que la spécificité de la bulle Macron est la différence générationnelle. Emmanuel Macron n’arrête pas de répéter et de plaisanter sur le fait qu’il est « un jeune dans un corps de vieux » et qu’il a une culture de personne âgée. Donc lui-même n’est pas si jeune qu’il en a l’air ! Je pense qu’Emmanuel Macron est plus seul dans sa « bulle » (avec Alexis Kohler – l’actuel secrétaire général de l'Elysée, ndlr - et Brigitte Macron) que ses prédécesseurs. Nicolas Sarkozy avait une vraie « bande », et François Hollande a commencé avec 500 personnes... avant de finir tout seul ! Macron a plusieurs attitudes en fonction de ses interlocuteurs, de très solitaire à profondément sociable. En fait, je crois que le caractère profond du président détermine la morphologie de sa « bulle ».

Eliot Blondet : Notre livre n'a pas vocation à comparer les différentes « bulles » présidentielles. En revanche, cet écart générationnel est bien ce qui pourrait décrire au mieux les différents entourages des ex-présidents par rapport à Macron. Une grande partie des équipes arrivées à l’Élysée en 2017 avaient moins de 30 ans. Elles étaient aussi composées de moins d’élus et plus de créateurs de start-up, par exemple.

Fild : À 8 mois de la présidentielle, avez-vous hésité à écrire ce livre sur le futur « président-candidat » Macron ?

Paul Larrouturou : Au contraire, j’espère que notre vision du quinquennat à travers ces quatorze personnalités permettra aussi de mieux cerner le candidat. Le chapitre de Stéphane Séjourné – député européen et conseiller d’Emmanuel Macron, ndlr - sur l’Europe est primordial. À partir du 1er janvier, la France prendra la présidence de l’Union Européenne et Macron veut se la jouer « taulier de l’Europe », pour tenter de prendre de la hauteur face aux autres candidats à l'élection présidentielle.

Eliot Blondet : Parmi tous les livres qui sortent sur le Président ou sur ses équipes sous différents angles, nous intégrons une grille de lecture un peu nouvelle : l’image. Il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron a révolutionné l’image de la présidence de la République. Notamment avec Arnaud Jolens, le scénographe du Président, qui fait l’objet d’un chapitre dans notre livre. On apporte une vraie lecture de l’image et de la communication macronienne qui peut être utile en ces temps d’élections.

Fild : Que retiendra-t-on, selon vous, de ce quinquennat d’Emmanuel Macron ?

Paul Larrouturou : Je suis toujours surpris par son score aux élections européennes. En 2019, juste après les Gilets jaunes, tout le monde prévoyait sa chute, et il s'est pratiquement retrouvé à égalité avec le Rassemblement National. Plus généralement, je remarque que son haut niveau de popularité et sa base électorale ne bougent pas trop. Les sondages valent ce qu’ils valent, mais quand on le compare à d’autres présidents, en particulier François Hollande, la cote de popularité d’Emmanuel Macron est encore étonnement haute au bout de cinq ans. À Marseille il y a quelques jours, très sincèrement il a reçu un bien meilleur accueil que ce que je ne pensais. Même si parfois les éventuels perturbateurs avaient été écartés de son parcours. Je trouve néanmoins qu’il a encore une forme de fraîcheur.

Eliot Blondet : Pour ce qui est de la politique pure, le chapitre de Marie Tanguy – ancienne plume d’Emmanuel Macron, ndlr – nous enseigne que le peuple de gauche pensait avoir un nouveau Rocard, mais qu’à la fin c’est un président de droite. Il a commencé en étant plus ou moins socialiste et s’il parvient à se faire réélire, il aura remplacé la droite. C’est la première fois à ma connaissance qu’un président change intentionnellement de majorité au cours du mandat. Ce revirement est assez fascinant.

09/09/2021 - Toute reproduction interdite


"Élysée confidentiel" par Paul Larrouturou et Eliot Blondet
© Flammarion
De Fild Fildmedia