Qui n’a jamais poussé la porte d’une salle des ventes et ressenti le frisson des enchères ? Selon Elsa Joly-Mahomme, commissaire-priseur à la tête d’Ader Entreprise et Patrimoine, la vente n’est que la partie émergée de l’iceberg. Elle nous raconte les coulisses d’un métier où expertise se conjugue avec rigueur et expérience. Portrait d’une jeune challengeuse, devenue depuis peu l’une des experts  de l’émission « Affaire conclue ».

                                  Entretien conduit par Stéphanie Cabanne

GGN : Comment attrape-t-on le virus des ventes aux enchères ?

Elsa Joly-Malhomme : En ce qui me concerne, j’accompagnais enfant ma grand-mère dans les salles des ventes, à l’hôtel de Drouot ou à Bayeux, en Normandie. Mère d’une famille nombreuse, elle se débrouillait pour meubler et décorer sa maison dans les salles des ventes. Quand je voyais les commissaires-priseurs à leur tribune, je trouvais cela très vivant, et les ventes étaient des moments que j’aimais.

GGN : Quel est votre parcours ?

Elsa Joly-Malhomme : J’ai mené des études classiques en faisant une école de commerce après le bac, HEC. J’ai adoré mon école mais les cours ne me nourrissaient pas. En deuxième année, je me suis inscrite à l’Ecole du Louvre. Ce type de double-cursus est valorisé aujourd’hui mais ce n’était pas le cas dans les années 1990.C’était compliqué de mener de front des formations distinctes. Devenue directrice du marketing chez Christie’s, j’ai ressenti de la frustration à ne m’occuper que du management et j’ai voulu me rapprocher des objets. J’ai alors repris des études pour devenir commissaire-priseur. Aux côtés de l’un de mes professeurs, j’ai tout appris sur l’expertise des objets : la façon dont un meuble est assemblé, comment examiner la forme et la taille des craquelures à la surface d’un tableau, où repérer les poinçons d’argent, etc.

GGN : Quelles sont les étapes d’une vente ?

Elsa Joly-Malhomme : Nous sommes avant tout des dénicheurs de trésors ! Nous réalisons des inventaires chez les entreprises ou les particuliers à l’occasion de ce que nous appelons les « 3 D », dettes, divorces, décès. La « prisée » est ensuite lestimation dune chose destinée à la vente. Des trésors petits ou grands, on peut en découvrir partout. Ce qui m’intéresse, c’est d’enquêter : quelles sont l’origine et l’histoire d’un objet ? Quelle est sa technique de fabrication ? Ce travail de fourmi va nous permettre de valoriser l’objet. Ce temps d’accompagnement peut prendre jusqu’à dix-mois. La vente n’est que l’étape finale. C’est toujours un moment unique et excitant. Bien que notre monde devienne numérique, rien ne remplace cette participation physique. Nous sommes un peu des bateleurs ! Toute vente demande une énergie qui doit être communicative. Les acheteurs se prennent volontiers au jeu : ils démarrent parfois avec l’idée d’enchérir jusqu’à 1000 euros et se retrouvent emportés par la fièvre des enchères...

GGN : Y a-t-il des fluctuations de prix selon les modes ?

Elsa Joly-Malhomme : Oui, le marché bouge beaucoup, en fonction du nombre d’acheteurs en présence, parfois aussi de leur pays d’origine. Par exemple, il y a eu il y a quelques années un gros boom de colliers en perles fines qui se vendaient très cher. En fait, beaucoup d’acheteurs étaient indiens. Depuis la crise du Covid, le marché a beaucoup baissé, même s’il existe les ventes en ligne, car beaucoup d’acheteurs ont besoin d’essayer avant d’acheter, notamment les bijoux.

GNN : Quelle est votre spécialité?

Elsa Joly-Malhomme : Je viens de monter une start-up, Ader. Entreprise et Patrimoine, spécialisée dans le patrimoine des entreprises, car il y a de véritables pépites méconnues au sein du monde professionnel, en termes de mobilier, de design, de tableaux, de sculptures... Par ailleurs, la vente aux enchères permet aux entreprises de libérer de l’espace. Les frais de stockage coûtent en France 400 milliards d’euros, ce qui est colossal ! Comme ces objets étaient acquis depuis un certain temps, ils sont amortis par leur vente qui représente une réelle valeur ajoutée.

GGN : Qui sont les clients ?

Elsa Joly-Malhomme : Tout-le-monde ! Par exemple, je m’occupe depuis quatre ans des ventes de Radio-France. Les vinyles intéressent a priori des collectionneurs, pourtant le grand auditorium de Radio-France était plein. Nous avons fait un effort de pédagogie pour expliquer le déroulement des choses car ce n’était pas la clientèle des habitués de Drouot qui viennent pour certains tous les jours. Une vente aux enchères, c’est public et c’est gratuit. Lors de l’exposition qui précède la vente, on peut voir les objets, les toucher, ouvrir les meubles, essayer les vêtements... Il peut y avoir une petite barrière psychologique mais c’est un fait, les enchères se démocratisent. Tant mieux ! Les vendeurs comme les acheteurs ont bien compris leur intérêt réciproque.

GGN : Est-ce qu’une émission de télévision comme « Affaire conclue » dont vous êtes une des experts, peut participer à cette démocratisation ?

Elsa Joly-Malhomme : Comme avec « Un trésor dans votre maison » il y a quelques années, l’émission « Affaire conclue » peut inciter chacun à s’intéresser à ce qu’il a chez lui. Le succès du programme témoigne de la curiosité des gens et de l’excitation procurée par une vente. Il ne s’agit pas de vente au sens strict car les acheteurs sont des professionnels. Mais cela donne un aperçu de la magie d’une vente. Et au titre personnel, c’est une très belle expérience.

01/10/2020 - Toute reproduction interdite.


Une visiteuse regarde une collection d'objets et de peintures à la maison de vente aux enchères Drouot à Paris le 25 mai 2020
Gonzalo Fuentes/Reuters
De Stéphanie Cabanne