Les élections présidentielles iraniennes sont prévues pour le 18 juin prochain. Les candidats, - majoritairement issus de l’aile dure du régime - se sont confrontés le 5 juin, lors d’un premier débat présidentiel diffusé à la télévision d’État, sans qu’aucune mesure concrète ne soit révélée. Lassée des jeux politiques du régime, une partie de la population ne compte pas se rendre aux urnes.

Reportage de Sara Saidi

 

« Ma famille et moi n’allons pas voter », affirme Mariam* une téhéranaise de 35 ans. « Étant donné que notre vote est inutile et ordonné par le système et parce que je suis justement contre ce système je n’irai pas voter », explique une autre iranienne. « On ne se fera plus avoir ! » ajoute pour sa part Neda*, également de Téhéran.

La présélection des candidats par le Conseil des gardiens de la constitution et la décision d’éliminer tous les candidats réformateurs proches du président sortant Hassan Rohani, ainsi que le pragmatique Ali Larijani, pourtant conseiller auprès du guide suprême, a déçu les électeurs réformateurs. Ainsi, pour beaucoup d’Iraniens, les jeux sont faits : l’aile dure du régime sera au pouvoir. Ebrahim Raisi, candidat malheureux face à Hassan Rohani en 2017 semble jusqu’à présent être le favori de ces élections dont le véritable enjeu est de préparer la succession du Guide suprême, Ali Khamenei, âgé de 82 ans. Chef du pouvoir judiciaire, directeur de la puissante fondation religieuse Astan-e Qods-e Razavi, Ebrahim Raisi est également un proche du Guide et semble être pressenti pour le remplacer.

Pourtant, le candidat ultra-conservateur ne s’est pas distingué lors du premier débat présidentiel diffusé le 5 juin à la télévision d’État. Un débat surtout marqué par les attaques visant le bilan du président sortant Hassan Rohani et le candidat réformateur Abdolnaser Hemmati, ancien gouverneur de la banque centrale. Aucune mesure concrète, aucun programme n’est donc ressorti des trois heures de débat hyper-structuré.

Un régime en perte de légitimité

Asphyxiés par une crise économique due notamment au rétablissement des sanctions internationales depuis la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire en mai 2018, les Iraniens ont de moins en moins l’espoir de voir leurs dirigeants apporter des réformes profondes au système. La violente répression des manifestations de novembre 2019, le crash de l’avion de l’Ukraine International Airlines, abattu par erreur par la défense anti-aérienne iranienne, et la gestion catastrophique de la crise sanitaire - l’Iran est en effet un des pays les plus touché par la Covid au Moyen-Orient - a fortement affaibli un régime qui semble avoir perdu sa légitimité auprès d’une partie de la population.

Fin mai, la décision de disqualifier certains candidats, afin, semble-t-il, de favoriser la victoire au candidat ultra-conservateur Ebrahim Raisi, risque d’entrainer une forte abstention mettant ainsi encore plus à mal la légitimité du système qui se targue pourtant à chaque élection de taux de participation élevés. Le pays avait déjà enregistré une abstention de près de 57% aux élections législatives de février 2020, du jamais vu depuis la révolution de 1979.

Accord nucléaire et relations internationales

En Occident, Ebrahim Raisi est accusé de crime contre l’humanité pour avoir condamné à mort des milliers de prisonniers politiques en 1988. S’il est élu, cela risque donc de compliquer les relations entre l’Iran et l’Occident, et ce, alors même que le gouvernement iranien actuel (réformateur) est en train de négocier à Vienne pour raviver l’accord nucléaire signé en juillet 2015 : « Vraisemblablement, on se dirige vers un prochain gouvernement iranien fondamentaliste ou conservateur. Or ceux-ci s’opposent fortement au JCPOA depuis le début. Il n’y a donc pas de garantie que la nouvelle administration iranienne - si elle s’avère conservatrice ou fondamentaliste - maintienne l’accord », explique Roozbeh Mirebrahimi, journaliste et chercheur iranien indépendant, installé à New York. Ce doute sur l’avenir de l’accord nucléaire et du programme nucléaire iranien inquiète la communauté internationale qui souhaitait parvenir à un terrain d’entente avant les élections présidentielles. Pour faire pression, l’Iran demande la levée de toutes les sanctions comme condition sine qua non à la réactivation de l’accord. Le pays a d’ailleurs déjà commencé à enrichir son uranium à 60%, un seuil proche des 90% nécessaire à une utilisation militaire du nucléaire.

Selon Ahmad*, un iranien contacté sur Instagram, aucun président ne peut rien faire ni pour le pays ni pour la population tant qu’il y aura les sanctions : « Si l’accord nucléaire est réactivé, j’irais peut-être voter » explique-t-il. Selon lui, si les sanctions sont levées et qu’un réformateur poursuit la politique menée par le gouvernement Rohani, alors seulement, il sera possible d’imaginer un semblant d’amélioration au niveau économique. Mina, la trentaine, pense aussi qu’il vaut mieux voter : « À chaque fois que la population est fâchée avec les urnes, des gens incompétents arrivent au pouvoir », affirme-t-elle. Le 6 juin, pour conclure son discours, Abdolnaser Hemmati a également appelé les Iraniens à se rendre aux urnes : « Je sais que vous ne voulez pas aller voter, mais je vous en prie, votez ! (…) Beaucoup pensent que le résultat de ces élections est joué d’avance, mais nous pouvons changer les pronostics. Votez et faites changer d’avis dix personnes de votre entourage » a-t-il imploré. Selon les derniers sondages publiés par les médias iraniens dimanche, il serait en tête, suivi par Ebrahim Raisi.

*Les prénoms ont été changés

07/06/2021 - Toute reproduction interdite


Une affiche du candidat à la présidence Ebrahim Rais dans un centre de campagne à Téhéran, en Iran, le 4 juin 2021.
© Majid Asgaripour/WANA via Reuters
De Sara Saidi