Société | 16.03.2021

Éducation nationale : Pourquoi les profs n’en peuvent plus !

De Sara Saidi
7 min

Violence psychologique, institutionnelle ou encore administrative... Les enseignants français subissent de plus en plus de pression dans l’exercice de leur fonction. Que ce soit de la part des élèves, de leurs parents ou encore de leur hiérarchie, ces violences entraînent un mal-être qui n’a fait que de s’accentuer avec la crise sanitaire. Inquiets pour l’avenir de l’Éducation Nationale, certains dénoncent un système dont l’objectif est de réduire au maximum les coûts aux dépens des élèves et de la profession.

                                                    Enquête de Sara Saidi

« Nous sommes France-télécomisés », affirme Pierre-André Dionnet, professeur de lettres modernes. Une référence à l’entreprise française condamnée en 2019 - dix ans après les faits - pour harcèlement moral, suite au suicide de plusieurs de ses salariés.

Nombreux sont en effet les enseignants qui dénoncent un management épuisant au sein de l’Éducation Nationale. Le suicide de Christine Renon, directrice d’une école maternelle en Seine Saint-Denis, en 2019, a marqué les esprits. Le ministère de l’Éducation Nationale annonçait alors compter 58 suicides parmi ses agents pendant l’année scolaire 2018-2019.

Dévalorisation des conditions salariales, difficultés croissantes, empilement des réformes et violences en interne… Le métier n’attire plus et depuis une dizaine d’années, les candidatures sont en baisse. Certains professeurs pensent également à se reconvertir : « Pendant les réunions sur la santé des enseignants - organisées par le syndicat CGT Educ’action - on constate qu’il y a un stress important voire des burn-out chez les collègues. », affirme Laurence, professeure dans un lycée de la région des Hauts-de France. Elle dénonce des pratiques qui visent à faire craquer les enseignants : « On fait pression sur l’enseignant pour qu’il ait un “enseignement académique”. Si ce n’est pas le cas, on fait tout pour se débarrasser de lui. Si on ne peut pas, on va l’inciter à changer d'établissement » regrette-t-elle.

C’est notamment ce qui arrive à Éric*, professeur d’SVT de 29 ans en arrêt maladie depuis plusieurs mois. Depuis quatre ans, sa hiérarchie exerce sur lui une pression, comme lui reprocher ses pratiques pédagogiques et ce, malgré des inspections aux bilans positifs. Sa participation au mouvement des Stylos Rouges en 2019 lui a également été reprochée. « Je suis sportif, j’ai une hygiène de vie respectable, je n’ai jamais eu de problème de santé. Mais l’institution ne veut pas reconnaître que ce qui m’arrive est une conséquence de la situation que je vis depuis quatre ans », explique-t-il. « Beaucoup de collègues en arrêt maladie ne reçoivent pas de soutien, on ne les voit plus, personne ne les aide », regrette Mélissa* professeure d’arts appliqués en lycée professionnel.

Un sentiment d’abandon

Pierre Rachet regrette cette indifférence de la part de l’Institution : « Ce n’est même pas de la colère, c’est surtout une forme de lassitude. Si encore ils nous disaient : ‘on entend mais on a des contraintes budgétaires’, à la limite on comprendrait. Là, vous avez des personnes en difficulté qui demandent des moyens avec un discours construit et, en face, on nous dit qu’on peut changer de métier ou on nous conseille d’aller voir un psy », affirme le professeur d’histoire-géographie.

En janvier dernier, suite à une série d’agressions physiques de la part d’élèves au collège Lucie Aubrac de Givors, classé REP, Pierre Rachet et l’une de ses collègues ont entamé une grève de la faim : « On a fait un mouvement collectif pour dire qu’on refuse ces violences et pour obtenir les moyens éducatifs alloués aux REP+. On ne voulait pas de réponse policière mais une réponse éducative », explique-t-il. La grève de la faim a duré trois semaines avant que le rectorat accède à certaines demandes : « Nous avons obtenu un encadrement renforcé et un meilleur ratio heures supp/heures poste » affirme Pierre Rachet. « Mais en revanche, nous n'avons toujours pas obtenu de dédoublement en grande section maternelle ni d'heure de concertation au collège… », précise-t-il.

Face aux violences, les professeurs dénoncent également l’hypocrisie des politiques, notamment suite à l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020 : « On a tous été menacés de mort, (…) ça fait 20 ans que ça se passe mal mais il n’y a aucune réponse de l’institution. Après l’assassinat de Samuel Paty, ils ont accroché La Marseillaise dans toutes les salles de classe. Voilà comment ils dépensent l’argent. On se fout de nous ! Ils nous demandent notre avis mais rien n’en ressort parce qu’ils ont déjà décidé de ce qu’ils allaient faire », déclare Melissa*, en colère.

Si, en octobre dernier, lors des questions d’actualité au gouvernement du Sénat, le ministre de l’Éducation Nationale Jean-Michel Blanquer a affirmé que la logique « du pas de vague n’est pas ou n’est plus (…) la logique de l’Éducation Nationale », les professeurs eux, continuent d’affirmer qu’ils ne sont pas entendus : « L’Éducation Nationale, c’est l’autre Grande muette », affirment ainsi plusieurs d’entre eux.

Détruire de l’intérieur

Insultes fréquentes des élèves, violences physiques, ou pression de la part de certains parents d’élèves… Les enseignants ont de plus en plus la sensation de sauter dans le vide sans aucun filet de sécurité. C’est le cas de Claire* qui a été menacée par la mère d’une de ses élèves : « C’était en 2017, la mère est entrée dans ma classe malgré le plan Vigipirate et m’a insultée. Heureusement que j’avais 30 élèves autour de moi, je suis descendue chez la CPE avec eux. J’étais comme un robot et les élèves étaient tétanisés. Au départ, le proviseur voulait que je porte plainte à titre personnel. Tout ce qui nous arrive de négatif est considéré comme un problème personnel. Au final, il a été forcé à déposer plainte, grâce à la grève massive des collègues le lendemain, qui l'ont exigé de lui au nom d'eux tous. Il a même fallu se battre pour que l’élève soit expulsée », se rappelle-t-elle.

Selon certains enseignants, des parents d’élèves vont parfois jusqu’à se plaindre directement au chef d’établissement sans passer par le professeur. Ce manque de dialogue et de confiance est une pression supplémentaire pour les enseignants qui doivent généralement se justifier devant leur chef d’établissement. Une infantilisation difficile à supporter. Selon Laurence, certains chefs d’établissement cherchent à tout prix à éviter le conflit pour garder une bonne image de leur établissement : « Ils ont tendance à privilégier la parole des parents d’élèves », affirme-t-elle. Pour Pierre-André Dionnet, qui travaille sur ces questions depuis plusieurs années, le constat est nettement plus alarmant : selon lui, des équipes de direction dépassées par leurs responsabilités seraient de plus en plus tentées de manipuler et d’instrumentaliser élèves et parents d’élèves afin de déstabiliser des professeurs jugés comme trop indociles.

Par conséquent, les enseignants s’inquiètent également de la mesure prévue par le décret du 11 août 2020, qui, pour faire face à la baisse des candidatures, ouvre la direction des collèges et lycées aux personnes issues du privé ou du secteur associatif : « Cela va entrainer un management de plus en plus dur où ce qu’on demande c’est d’être rentable, et performant. », regrette Laurence.

Libéralisation de l’institution

« J'ai perdu la moitié de mes heures de cours » regrette Melissa. D’année en année l’enseignante a vu certaines de ses classes fermer, notamment suite à la réforme de la voie professionnelle en 2007. De nombreux enseignants alertent également sur l’augmentation des heures supplémentaires aux dépens des heures fixes (dites « heures postes »). Ils regrettent que cela mette en compétition les professeurs entre eux. Manon*, aujourd’hui à la retraite, parle même de « jungle » où les professeurs « dans leurs courses aux heures sup' cherchent à satisfaire les désirs du proviseur ». « Tout le monde se bat pour des miettes », ajoute Mélissa. Ceux qui refusent les heures supplémentaires pour lutter contre la suppression des heures postes, se le voient reprocher : « J'avais refusé (…) on a le droit de ne pas accepter. Mon proviseur a menacé de le dire à mon inspecteur. Il faut beaucoup de force de caractère voire du culot pour ne pas se laisser faire dans ces situations », explique Laurence.

Finalement, cette ambiance délétère, les pressions et surtout le manque de moyens ont également des conséquences sur l’éducation des élèves : « Lorsqu’un élève m’insulte, ce qui est fréquent, si j’avais la latitude nécessaire, c’est-à-dire le temps et les moyens, je pourrais reprendre avec lui pendant une demi-heure dans la semaine avec une tierce personne en médiateur. (….) Un enfant qui insulte doit progresser. Mais comme je n’ai pas les moyens, c’est impossible. Alors je fais une fiche d’incident, et la direction du collège décide d’une sanction (…) : blâme ou deux jours d’exclusion. Au final, le gamin n’a rien appris, sa colère est toujours là. Il a donc subi, lui aussi, la violence du système », regrette Pierre Rachet.

En pleine crise sanitaire, les professeurs interrogés dénoncent une course à l’économie et font le parallèle avec la dégradation des conditions de travail dans les hôpitaux : « On est considérés comme une source d’endettement. La question principale c’est comment réduire les coûts. Mais, l’enseignement, ce n’est pas un coût c’est un investissement pour l’avenir », conclut Melissa.

* certains prénoms ont été modifiés.

10/03/2021 - Toute reproduction interdite


Une enseignante donne des cours aux élèves de l'école du Collège Rosa Parks à Nantes le 20 mai 2020
Stephane Mahe/Reuters
De Sara Saidi

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