Economie | 1 février 2021

Economie : doit - on redouter une double récession en France ?

De Sébastien Laye
8 min

Le gouvernement français prévoit une croissance de l’ordre de 6 % pour la France en 2021. Ce chiffre est – il réaliste ? Reflète-t-il la véritable situation économique de notre pays ?

        La chronique de Sébastien Laye. 

L’Histoire se répète toujours deux fois, la première fois comme une stratégie, la seconde sous forme de farce, précisait Marx. Or, en économie, la France est coutumière de ces doubles chutes qui laissent un gout amer à nos concitoyens. En économie déjà, on en notera deux occurrences : au début des années 1990, une crise économique mondiale éclate qui affecte aussi la France. Alors que les Etats Unis en sortent dès 1993, cette année marque au contraire une rechute de l’économie française, qui se croyait mieux protégée par son Etat Providence et qui ne rejoindra l’expansion mondiale qu’en 1996. Bis repetita lors de la Crise Financière de 2008 : se croyant isolée des problèmes des subprimes, la France nie l’évidence jusqu’en 2009, année de recul de la croissance, et son équipe gouvernementale prévoit un rebond fort et durable dès 2010 : or la crise traine en longueur du fait des problèmes structurels de notre économie, et une nouvelle récession éclate en 2011 à la faveur de la crise des dettes souveraines. In fine, nous ne sortirons du marasme de la crise qu’en 2014. S’agissant de la crise économique induite par le Covid, le scénario est à peu près limpide aux Etats Unis, au Royaume Uni ou en Asie : 2020 a vu un recul généralisé du PIB (sauf en Chine), mais 2021 -  en dépit de la poursuite de la pandémie au minimum pour un trimestre - s’annonce comme une année de fort rebond, sur fond de contrôle de la situation sanitaire via la vaccination et de rattrapage de production. C’est ce que les investisseurs et les marchés financiers anticipent, même si leur euphorie moutonnière est aussi probablement de la spéculation dangereuse : 2021 verra le contrôle progressif de la pandémie, avec une remobilisation des facteurs de production, de l’épargne accumulée et un effet de rattrapage d’autant plus fort que si nos économies ont été congelées comme pendant une guerre, il n’y pas eu de destructions du stock de biens ou de capital.

Quelles sont les prévisions de la croissance Française pour 2021 ?

Aujourd’hui l’Europe en grande partie et la France risquent de manquer ce train de la reprise, pour plusieurs raisons. En premier lieu, le troisième confinement qui se profile, quelle que soit sa sévérité (probablement intermédiaire entre le confinement strict du printemps 2020 et celui assez léger de l’automne 2020), obèrera toute reprise possible au premier trimestre 2021, alors qu’au troisième trimestre 2020 la France avait connu un fort rebond estival. Deuxièmement, le cout faramineux du traitement social de la crise (PGEs, chômage partiel, déficits abyssaux des diverses caisses sociales) pèsera sur l’activité économique de la nation en 2021.

Jusqu’il y a encore quelques jours, le gouvernement s’accrochait à une prévision de croissance pour 2021 de 6%, soit un fort rebond après le recul de 9.6% en 2020. Cette statistique est aujourd’hui devenue fallacieuse. Il faut d’abord bien sur prendre en compte le coût du troisième confinement. Si l’on part sur un confinement d’un mois, avec un scénario intermédiaire, l’activité devrait reculer de 15% contre 30% lors du confinement de printemps et 10% en Automne. Nous allons donc mathématiquement perdre (1/12)*15%  soit 1.25 points de croissance. En supposant que tout soit déconfiné fin Février…Par ailleurs même avant ce nouveau confinement, l’activité tournait au ralenti, avec des mesures sanitaires strictes, et nous ne sommes certainement pas parti sur une « tendance » annuelle de 6% en Janvier comme dans les prévisions de Bercy : l’économie était plus probablement à peine en territoire positif. Enfin, le cout des PGEs pour les entreprises (normalement à rembourser ou à restructurer), les efforts à faire pour éviter une trop grande détérioration des comptes publics (probablement au second semestre), vont peser sur la croissance.  En ayant ces éléments en tête, on peut alors se forger une meilleure opinion sur la vraie situation de la croissance et de l’activité économique en France.

Il est évident que la France ne peut croitre de 6% en 2021 : l’activité sera probablement plutôt entre 2 et 3%, ce qui représente déjà un certain redressement. Sur toute l’année 2021 nous ne devrions pas être en récession (il faudrait pour cela reculer par rapport au plus bas de 2020, une perspective cataclysmique que nous ne retenons pas).  Il y a toutefois un scénario envisageable qui nous ramènerait au concept de double récession ou de rechute connu lors des deux précédents historiques présentés en introduction (les anglo-saxons parlent alors de double dip). Vu le faible niveau d’activité en Janvier et le confinement en Février (personne ne sait s’il ne pourrait pas se prolonger en Mars), l’activité pourrait reculer au cours du premier trimestre. Même si nous n’avons pas encore les chiffres sûrs et définitifs du dernier trimestre 2020, le consensus est plutôt sur une contraction de l’activité avec le rebond de l’été qui s’était émoussé et les nouvelles mesures sanitaires en Automne. L’INSEE indiquait début Décembre un probable recul de 4% pour le dernier trimestre 2020.

Une sortie de récession à l’été 2021 ?

Une récession est définie par les économistes comme un recul de l’activité économique (croissance négative) sur deux trimestres consécutifs. Nous pouvons ainsi reconstruire la séquence suivante de la croissance : avant le Covid, au dernier trimestre 2019, la croissance devenait négative. Le premier trimestre 2020, avec la poursuite de cette tendance et la Covid, continue à être négatif.   Fin Mars 2020 nous étions donc officiellement en récession. Le deuxième trimestre 2020 continue à être négatif, mais le troisième trimestre - celui du déconfinement et de l’été - est marqué par un fort rebond.  Nous sommes donc sortis de récession en Juillet. La phase d’expansion commencée ce même mois fut de courte durée et brisée dès Octobre. Avec un recul de la croissance au dernier trimestre 2020 et très probablement au premier trimestre 2021, nous serons techniquement à nouveau en récession en Mars. Comme personne ne prévoit une fin subite des mesures sanitaires à cette date, on ne peut entrevoir la sortie de cette nouvelle récession qu’à l’été ,  en espérant que la vaccination consolide cette fois-ci le nouveau cycle d’expansion. Toutefois,  cette sortie de récession ne peut être aussi rapide et forte en France qu’à l’été 2020, du fait de l’héritage malheureux de la crise : faillites, chômage, déphasage des aides publiques, etc…. Il est donc plus plausible d’avoir un léger recul de l’activité au premier semestre 2021, suivi par un rebond modeste (non pas les 15% du troisième trimestre 2020, mais peut-être 4-5% sur le semestre).

Pour l’instant, le budget de l’Etat et les équilibres des diverses caisses sociales sont construits sur une hypothèse de 6% de croissance en 2021. Il est urgent de revoir toutes les prévisions et de déposer une loi de finances reflétant la véritable situation économique de notre pays.

 

28/01/2021 - Toute reproduction interdite


Le ministère de l'économie et des finances de Bercy à Paris,le 30 octobre 2015
Charles Platiau/Reuters
De Sébastien Laye

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