Analyses | 2 février 2021

Duel Macron-Le Pen : les Français ne sont plus dupes

De Roland Lombardi
6 min

La semaine dernière, un sondage d’Harris Interactive pour L’Opinion plaçait Marine Le Pen en tête des intentions de vote pour la présidentielle de 2022, devant Emmanuel Macron, le candidat de la droite et les différents prétendants de gauche. À 16 mois de l’échéance électorale, comment interpréter cette « étude » ?

 La chronique politique de Roland Lombardi.

26 % des intentions de vote pour Marine Le Pen. 24 % pour Emmanuel Macron. À droite Xavier Bertrand serait crédité de 16 %, Valérie Pécresse 14 % et Nicolas Dupont-Aignan 7 %. À gauche, Anne Hidalgo recueillerait 6% ou 7% et Arnaud Montebourg 5%. Les deux socialistes se retrouvent derrière Jean-Luc Mélenchon, qui recueille 10% ou 11% des intentions de vote, mais également le Vert, Yannick Jadot avec 7 ou 8 %.

Cette enquête peut être révélatrice de plusieurs tendances. Selon l’expression consacrée, ce sondage n’est donc qu’« une photographie de l’opinion à l’instant T ». Tous les sondages effectués un an avant une élection n’ont jamais, avec exactitude, reflété le résultat final dans les urnes.

Ces enquêtes ont bien évidemment un rôle politique : au-delà de cerner « l’opinion » des Français, elles ont aussi pour objectif de contribuer à l’orienter voire à la fabriquer. Ici, la ficelle est un peu grosse. Les Français ne sont plus dupes : selon d’autres sondages, 80% des Français ne voudraient en aucun cas d’un nouveau duel Macron-Le Pen ! Or, de manière assez grossière, on nous ressort le scénario de 2017, afin de préparer psychologiquement les esprits. Il est vrai qu’un duel face à Marine Le Pen au second tour, est une victoire assurée pour Macron mais également pour tout autre candidat. Certains analystes s’avancent néanmoins à dire qu’à présent, cette « stratégie » est risquée : Marine Le Pen pourrait cette fois-ci l’emporter. Certes, Emmanuel Macron est de plus en plus impopulaire. D’ici 2022, la situation socio-économique de la France va aussi probablement s’aggraver. Mais même dans ce contexte, la présidente du RN a peu de chance de capitaliser. Bien que son score (26 %) soit sûrement encore sous-estimé et que le RN, premier parti d’opposition, monte incontestablement, il n’en reste pas moins qu’il ne décolle pas. Chose étonnante, depuis 2015 et le début des attentats islamistes qui ont ensanglanté la France, jusqu’à aujourd’hui et la gestion gouvernementale déplorable de la crise sanitaire, en passant par la crise des Gilets Jaunes et les grèves de 2018 et 2019, le score du RN aux élections législatives de 2017, aux européennes de 2019 et aux municipales de 2020, n’a jamais explosé. La convergence des crises, sécuritaire, sanitaire, économique, sociale, identitaire, n’a aucunement profité au parti contestataire.

 

Le Pen ou l’assurance-vie du système ?

C’est pourquoi, quel que soit le contexte, une victoire de la finaliste de 2017 au second tour en 2022 est quasi impossible. Depuis 2011 qu’elle est à la tête du parti, elle n’est pas parvenue à corriger ses lacunes stratégiques et tactiques qui aurait pu faire la différence. Aujourd’hui, en dépit d’un changement de nom et d’une exposition conséquente dans les médias, la dédiabolisation de son parti a atteint ses limites. Le plafond de verre est toujours là. Le mouvement n’a toujours pas d’ancrage local solide, aucun relais d’opinion sérieux, aucune stratégie d’ouverture ou d’alliance. Or, on n’accède jamais au pouvoir seul et sans alliance. Par ailleurs, on ne compte plus les défections de cadres, parfois médiatiques, de Philippot à Messiha. Pire, depuis son fiasco lors du débat de l’entre-deux-tours en 2017 et la stagnation électorale récurrente, Marine Le Pen est contestée dans son propre camp, certains lui préférant sa nièce, Marion Maréchal, jugée beaucoup plus sérieuse et rassembleuse.

Enfin, la présidente du RN ne dispose d’aucune réserve de voix. Rappelons au passage que la grande majorité des abstentionnistes actuels est principalement constituée des déçus de la droite mais également du RN.

Bref, Macron sait pertinemment que Marine Le Pen n’est pas une menace pour lui, puisqu’elle est, de fait, l’assurance vie du système. Même de justesse, il sait qu’il sera réélu (avec 52% des voix, contre 48% selon le sondage Harris). Pour lui, le vrai danger serait un Salvini ou un Kurz français qui le renverraient assurément dans les oubliettes de l’histoire. Or Mme Le Pen n’est pas Salvini et il n’y a pas, pour l’instant, de Kurz[1] chez les LR. En l’occurrence, les prévisions du sondage concernant Xavier Bertrand (16 %) et Valérie Pécresse (14 %) semblent, pour le coup, très surévalués. Aussi brillants soient-ils, ils sont de centre-droit. Quelle différence avec le centre-gauche représenté par l’actuel locataire de l’Élysée ? Aucune. L’électorat populaire français, majoritairement de droite, qui a élu Sarkozy en 2007 et qui a failli élire Fillon en 2017, ainsi que les déçus et les désabusés des LR et du RN qui depuis, ne votent plus, rejetteront probablement tous ces politiciens qui leur apparaissent sans colonne vertébrale.

Bien sûr, rien n’est jamais écrit. La défiance envers les politiques et la colère grandissent. Les Français évoluent en plein marasme sanitaire et économique. Mais ils ne sont pas encore dans l’élection présidentielle. Surtout que chaque élection possède sa logique propre. Comme le rappelle justement, Maxime Tandonnet, en quinze mois, tout est ouvert : « si un candidat de droite parvient à gagner 5 points sur l’un des deux co-leaders de ce sondage, la donne électorale se trouve profondément transformée. Or, une partie de l’électorat de droite qui soutient encore Macron (environ un quart de cet électorat), n’attend que la présentation ou l’officialisation d’une candidature crédible à droite pour revenir au bercail ».

Une personnalité forte peut encore émerger. Cet outsider devra cependant incarner un renouveau véritable et bousculer le système. S’il remet à l’honneur le courage et l’indépendance politique, l’autorité, le régalien et la souveraineté, tout sera encore possible…

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 

[1] https://fildmedia.com/article/sebastian-kurz-l-anti-macron

 

31/01/2021 - Toute reproduction interdite.


Manifestation contre la politique du gouvernement lors de la visite du président Emmanuel Macron à Créteil près de Paris, France, le 9 janvier 2019
Charles Platiau/Reuters
De Roland Lombardi

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don