International | 21 février 2021

Droits de l’Homme et Realpolitik sont-ils compatibles ?

De Roland Lombardi
7 min

La défense des droits de l’Homme est une valeur fondatrice de l'Occident et l'un des fondements philosophiques des Lumières et de la Révolution française, par sa fameuse Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Or, dans un monde de plus en plus incertain, le modèle occidental fondé sur la démocratie est-il encore d’actualité ? Le droit d’ingérence de Bernard Kouchner ou de Bernard Henri-Lévy, a depuis cruellement démontré ses limites, notamment lors des révoltes des printemps arabes. Car le réel s’impose toujours. Dans ce contexte, « diplomatie réaliste » et politique des droits de l’Homme semblent plus que jamais inconciliables.

           L’édito de Roland Lombardi*

La « Realpolitik » n’est rien d’autre que la prise en compte des réalités, qui doit plus que tout écarter les idéologies, les chimères voire les considérations commerciales. Mais ce dernier point est un autre débat…

Dans nos démocraties occidentales ultra-médiatisées, la tentation est toujours forte d’adopter des postures dites « moralisatrices » qui séduisent les opinions publiques. Mais tôt ou tard, toute politique étrangère est rattrapée par la Realpolitik car les dures réalités finissent toujours par se réimposer d’elles-mêmes. On l’a vu avec les printemps arabes et les attentats islamistes depuis 2015.

Le monde occidental est issu d’une chrétienté très prosélyte. Très rapidement, dans ses relations avec le monde, il a toujours oscillé  entre réalisme, diplomatie et conversion. Dans le passé ce fut l’évangélisation et depuis quelques décennies c’est la démocratisation et la politique des Droits de l’homme, soit par le soft power, les leçons de morale ou le hard power avec les sanctions ou la force.

Depuis la fin de la Guerre froide et la chimère de « la fin de l'histoire » de Francis Fukuyama qui prédisait le triomphe du modèle démocratique sur toute la planète, les pays occidentaux avec notamment la France, le pays des Droits de l’homme, mais surtout l’hyperpuissance américaine, qui se voulait alors le guide de l’humanité, se sont emparées de « l’étendard droit-de-l'hommiste ». Ce courant est alors dominant en Occident dans les médias et dans la monde politique. À Washington, ce sont les néoconservateurs avec leurs théories du regime change et du nation building. En Europe et en France, ce sont les tenants de l’ingérence, des sanctions et des conditionnalités. Or, ces courants de pensée ont provoqué des catastrophes en Irak en 2003 et en Libye en 2011. Depuis, beaucoup de sang a coulé sous les ponts et ils ont atteint leurs limites. Ils reculent même, notamment depuis Trump. Dans une moindre mesure aussi en France avec Emmanuel Macron. On l’a vu dernièrement avec l’Égypte, le président français semble avoir fait preuve de pragmatisme et de réalisme. Espérons toutefois que cette inflexion soit motivée par des raisons principalement sécuritaires et géostratégiques communes, et non par de simples questions commerciales…

Par ailleurs, l’idéologie des droits de l’Homme est souvent hypocrite, toujours à deux vitesses et très sélective. D’où son peu d’effet et de résultats concrets en politique étrangère. Car « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». En effet, on ostracise la Russie de Poutine, la Syrie d’Assad ou l’Égypte de Sissi mais en revanche, nous sommes étonnamment timides avec la Turquie d’Erdogan, le Qatar ou le régime communiste chinois. Ces derniers, à l’inverse des premiers, étant pourtant nos ennemis stratégiques et économiques avérés.

D’autant plus que la cause des droits de l’Homme a trop souvent tendance à être dévoyée, galvaudée, voire subvertie par des organisations et des acteurs dont l'agenda réel et les buts politiques n'ont rien à voir avec les valeurs des droits humains. Le meilleur exemple de cette instrumentalisation nous est donné, en Occident, par les organisations d'extrême-gauche anti-occidentales et « islamo-gauchistes » qui stigmatisent certains régimes arabes, comme l'Égypte ou les E.A.U.

Les Droits de l’homme aux orties ?

Pour autant, tout le monde défend - avec raison - les droits de l’Homme. Pour les gouvernements occidentaux, il s’agit d’un affichage à usage interne qui n’aide pas spécialement le respect des droits de l’Homme à l’étranger dans tel ou tel pays visé. Le respect des Droits de l’homme ne s’imposera que progressivement mais du fait de dynamiques internes propres, et non grâce à notre ingérence, qui au contraire rend les États incriminés plus insensibles aux pressions internationales et leur donne des moyens de rétorsion. Car nos prises de position basées sur l’émotionnel nous font généralement perdre des emplois. Souvenons-nous combien les sanctions décidées par Paris contre la Russie, pour suivre Bruxelles, Berlin et surtout Washington, ont grandement pénalisé nos agriculteurs… De plus, elles renforcent, par un effet à l’opposé de celui souhaité, le caractère autoritaire de ces pays. En outre, nous ne pouvons pas rompre les relations avec les trois quarts de la planète qui ne sont pas démocratiques. Dans nos relations, il faut fixer des critères objectifs d’évaluation des différents États. Si un pays est stable intérieurement, et qu’il ne menace ni de près ni de loin nos seuls intérêts nationaux et sécuritaires, nous devons avoir des relations avec lui. C’est pourquoi, il faut trouver le bon dosage. C’est en coulisses, loin des caméras, que les diplomates doivent évoquer discrètement ces sujets en privilégiant les « cas individuels » ou des listes précises de prisonniers à libérer. Cela peut même être une façon d’intégrer les droits de l’Homme dans la Realpolitik et ainsi devenir un nouveau « levier transactionnel » beaucoup plus efficace.

Un retour de la politique américaine des droits de l’Homme ?

Le nouveau Président américain a déclaré que les États-Unis étaient de nouveau « prêts à guider le monde ». Soit. Mais avec Biden, c’est le retour triomphal à Washington des héritiers d’Hillary Clinton, des idéologues et des « ayatollahs » de l’ingérence les plus « droit-de-l’hommistes ». Leur hostilité sans complexe et affichée envers Poutine ou à l’égard des autocrates du Moyen-Orient pourtant en première ligne contre l’islam politique et la dangereuse organisation des Frères musulmans, véritable matrice du terrorisme islamiste, peut paraître inquiétante…

Quoi qu’il en soit, les dirigeants français doivent impérativement se garder de tout nouveau suivisme américain dans ce domaine. Pour être de nouveau écouté et respecté, l’État français doit rester un « monstre froid ». Et éviter de retomber dans les travers de notre politique de l’émotionnel qui nous a tant coûté ces dernières années. Notre politique étrangère doit être strictement fondée sur « le calcul des forces et l'intérêt national » comme le rappelait Henry Kissinger, le père de la Realpolitik moderne.

Le célèbre général chinois, Sun Tzu, écrivait déjà au VIe siècle avant J.-C. : « Dans les affaires d’un État, on n’entreprend jamais une action qui ne répond pas aux intérêts de son pays ». Plus tard, Richelieu, l’inventeur de l’expression « raison d’État », nous invitait quant à lui, à toujours faire la différence entre morale privée et morale publique. Soyons donc enfin de bons élèves du passé…

*Extraits de l’intervention donnée lors de la conférence du CEMO du 20 février 2020

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 

19/02/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron accueille le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi au Palais de l'Elysée lors de sa visite officielle en France, le 7 décembre 2020.
Gonzalo Fuentes/Reuters
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