En rendant quasi illégal l’avortement, le parti Droit et Justice dit « PiS » d’Andrzej Duda a polarisé les critiques internes et étrangères. Soutenue par l’Église polonaise, cette décision scinde une société imprégnée par le fait religieux. La majorité conservatrice impose une vision patriarcale et arriérée de la femme à l’ensemble du pays. La question reste de savoir pour combien de temps.

Par Anatole Clément.

Le 22 octobre dernier, le Tribunal constitutionnel de Pologne a interdit l’avortement en cas de malformation grave du fœtus. Le parti PiS, qui s’était maintenu au pouvoir avec la plus faible majorité de l’histoire du pays quelques mois plus tôt, ne semble pas vouloir réconcilier une population profondément divisée sur ces sujets sociétaux.

Ce coup porté aux droits des femmes a mobilisé dans les grandes villes. Les militants qui ont occupé les rues pendant plusieurs semaines condamnent l’emprise d’une minorité ultra-conservatrice sur les institutions du pays. Pour l’avocate Eliza Rutynowska, « lÉtat de droit a été bafoué par PiS. La quasi-interdiction de l’avortement a été permise par un défaut d’indépendance des institutions polonaises. Le parti au pouvoir a pris le contrôle du tribunal constitutionnel et aucun organe démocratique ne peut garantir les droits fondamentaux des femmes. En limitant légalement l’avortement, le parti de Duda met en danger la vie des femmes qui le pratiquent. Quand elles y recourent clandestinement, les femmes qui n’ont pas les moyens de se rendre à l’étranger avortent dans des cliniques irrégulières et risquent leurs vies. Pour les rares cas autorisés par la loi, les hôpitaux ont pour habitude de prévenir la police ».

Cette situation a fait naitre en 2016 le mouvement de protestation et de défense des droits des femmes Grève des femmes polonaises (Ogólnopolski Strajk Kobiet), à l’origine des mobilisations les plus importantes à travers le pays. Soutenu par 69% de la population dont 28% des électeurs de PiS, il incarne une Pologne désireuse d’un État laïc assurant les droits fondamentaux des femmes. Anna Styrańczak, une représentante du mouvement, explique le soutien de la population : « 94% de la population est catholique mais les choix politiques de PiS sur les libertés des femmes sont acceptés par une minorité radicale. La lutte féministe en Pologne est principalement un combat contre l’Église et son implication dans la vie politique du pays. L’institution catholique ne peut pas accepter l’émancipation des femmes sans subir de révolution en son sein ». Le mouvement Grève des femmes polonaises défend un État laïc et promeut un style de vie indépendant des traditions catholiques. L’adhésion de la population s’explique par le détachement progressif des Polonais vis-à-vis de l’Église et par l’orientation vers les idéaux défendus par l’Union Européenne.

Répression sociale et légale de l’avortement

Les poursuites judiciaires auxquelles s’exposent les femmes qui se font avorter en dissuadent certaines. La crainte de sanctions légales s’accompagne d’une pression sociale. Avec une absence d’éducation sexuelle dans les écoles publiques polonaises, l’avortement est souvent perçu comme un crime. Les avancées féministes ont une image particulièrement mauvaise dans la Pologne rurale. Michal Fludra, photoreporter ayant couvert les protestations en Pologne, constate : « les petites villes et les villages sont particulièrement conservateurs. La vision traditionnelle du rôle des femmes imposé par l’Église y est encore majoritaire et le conservatisme y est plus important que dans les grandes villes. Les défaillances de l’institution sont visibles mais son poids reste trop important pour qu’une contestation se généralise ». Il poursuit : « L’Église est présente à tous les niveaux de la société et se positionner en faveur de l’émancipation des femmes présente un risque de rejet social. La majorité de la population catholique reste silencieuse par peur des conséquences ».

Cette crainte de l’Église se retrouve dans les rapports de l’Institution Européenne pour l’Égalité Homme-Femme. La représentation des femmes dans la prise de décisions économiques a doublé depuis 2010 et leur nombre a augmenté de 10% au parlement. Mais la Pologne reste en retard en Europe. Le pays a perdu 9 places dans le classement de l’institut, et il était en 2020 le 5ème pays de l’Union avec le plus grand retard en termes de progression de l’égalité Homme-Femme.

L’empreinte du patriarcat et de la religion est un frein à l’émancipation des femmes dans le pays. Avec une Église omniprésente, la société polonaise ne peut pas s’exempter du fait religieux et d’une pratique radicale d’une partie de la population. Dans son histoire, le pays n’a jamais compté sans l’Église et la position radicale de cette dernière sur l’avortement et sur les droits des femmes divise une population désireuse de modernité mais inquiète de la perte de son identité.

Une foi indissociable de l’identité polonaise

Contrairement au Saint-Siège qui adapte certaines de ses positions aux changements culturels récents, l’Église catholique polonaise défend une vision ultra-conservatrice du rôle et droits des femmes dans le pays et l’impose. L’histoire de la Pologne est structurée à tous les niveaux par l’Église. Pour une partie de la population, s’opposer à cette dernière revient à renier sa culture. Dès la naissance du pays au Xème siècle, le Vatican a protégé le jeune État du puissant Saint Empire Germanique voisin. Dominé par des puissances étrangères de 1795 à la Première Guerre mondiale, la culture et l’identité de la Pologne survivent par le biais de l’Église. Elle a a réitéré son rôle protecteur pendant la Seconde Guerre mondiale, fait de la Pologne le seul membre du bloc soviétique où la liberté de culte était autorisée, puis elle a joué un rôle lorsque le pays a retrouvé son entière indépendance en 1989.

Pourtant indissociable de l’identité polonaise, la foi catholique est de plus en plus rejetée et contestée et les atteintes portées aux libertés fondamentales des femmes en sont la première cause.

L’apostasie au service de la lutte féministe

Devenir apostat, c’est-à-dire renoncer publiquement à sa foi, sert la lutte pour les droits des femmes en Pologne. Ce symbole, massivement utilisé après la loi sur l’avortement, a permis à des milliers de polonais de s’opposer publiquement au soutien de l’Église à cette loi. Ceux qui y recourent sont majoritairement jeunes et se sont détachés des valeurs catholiques conservatrices. Ils défendent l’égalité Homme-Femme et sanctionnent l’implication politique de l’Église sur le sujet des droits fondamentaux.

Les milliers de polonais qui y ont eu recours restent toutefois minoritaires et l’émancipation des femmes en Pologne doit d’abord se faire par un changement de mentalité. Pour la journaliste Magdalena Chodownik, la société polonaise est déjà favorable au développement des droits des femmes : « La droite conservatrice défend une identité et une culture catholique stricte alors que 58% des Polonais interrogés se disaient favorables au droit à l’avortement sur demande avant 12 semaines de grossesse en avril 2019. La jeunesse polonaise prend position en faveur de l’émancipation des femmes et son poids électoral grandissant donne peu de chance à une majorité parlementaire du parti de Duda aux élections de 2023 ». Les tendances d’opposition à l’Église et aux mesures politiques du gouvernement prennent de l’ampleur. Le recul des droits des femmes qu’a connu le pays semble éphémère face aux espoirs de renouvellement politique des Polonais. Le conservatisme ne fédère plus, et les chances de victoire de PiS aux élections présidentielles de 2025 pourraient s’amoindrir.

15/06/2021 - Toute reproduction interdite


Paulina, une Polonaise de 29 ans qui ne peut pas procéder à un avortement, regarde la mer à Gdynia, en Pologne, le 16 mars 2021.
© Jakub Stezycki/Reuters
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