Emmanuel Macron débarque dans la cité phocéenne pour tenter de juguler la guerre de la drogue, qui mine la ville depuis des années et multiplie les cadavres souvent bien trop jeunes. Enquête sur la ville la plus mafieuse de France.

Par Jean-Michel Verne

« J’ai l’impression de revivre ce que j’ai vécu voici dix ans et de répéter ce que j’ai dit à la même époque : nous avons une succession de faits qui génèrent une dramatisation sous l’effet d’une amplification médiatique. L’élément clef est que les victimes de ces derniers jours sont jeunes et que ces crimes interviennent dans des circonstances particulières ». Alors qu’Emmanuel Macron débarque à Marseille pour tenter de juguler ce Gomorra version quartiers nord, l’ancien Procureur de la République de la ville, Jacques Dallest, déplore la dégradation de la situation actuelle. C’est le « Bis repetita » de ce que ce magistrat vécut dans des circonstances tout aussi troubles entre 2008 et 2013. Souvenons-nous de ce « chouffeur » 1de 16 ans tué en 2010 au Clos la Rose aux côtés d’un autre gamin, âgé de tout juste 11 ans, quant à lui grièvement blessé. Que dire de ces cinq victimes « rafalées » en pleine nuit à l’époque par les « blacks » dans le quartier de Sainte Marthe. Trois morts, deux blessés graves. Le scénario est immuable : des médias qui hurlent au loup, les présidents qui débarquent. Jacques Dallest a vu surgir successivement Nicolas Sarkozy, puis François Hollande et le message était toujours le même : « Il faut arrêter tout çà ».

L’actuel Procureur Général de Grenoble tient à rappeler que la situation n’est pas spécifique à Marseille. A Grenoble justement, Avignon, Paris, Toulouse, Nice, la came tue et on tue pour la came. Du côté des pouvoirs publics, et ce malgré les effets d’annonce, il est évident que la police et la justice ne détiennent pas à elles seules la solution, qui est tout à la fois économique et sociétale. L’action pénale a parfois des effets pervers : un clan est démantelé, les chefs sont incarcérés et un gang rival arrive pour faire le ménage. Puis les incarcérés sortent de prison et se vengent. Spirale mortifère.

Alors, fraîchement débarqué, Emmanuel Macron tiendra évidemment le même discours face aux responsables de la justice et de la police : « Il faut arrêter tout çà ». Mais arrêter qui ? Le meurtre, le 9 juillet dernier de Kwatar, d'une très jeune fille abattue d’une décharge de chevrotine sur la banquette arrière d’une Fiat 500 a choqué. Plus récemment, les deux probables dealers éliminés sur le muret de « La Marine Bleue », puis le martyr d’un jeune homme dont le cadavre à demi calciné est retrouvé dans le coffre d’une voiture dans le 13ème arrondissement sont autant de scènes chocs d’un feuilleton d’été bien morbide : 12 morts en deux mois et quinze depuis le début de l’année.

Quelles sont les forces en présence qu’Emmanuel Macron placera sur sa carte d’état-major ? Qui fait quoi à Marseille ? Qui se dispute le produit juteux des 156 plans stups répertoriés dont plus d’une centaine sont répartis sur trois arrondissements, les 13, 14ème et 15ème ? Des plans stups véritables supermarchés « multidrogues » où s’écoulent indifféremment résine de cannabis, cocaïne où drogues de synthèse, explique un enquêteur spécialisé. Le marché est bien juteux. Ces plans rapportent entre 5.000 et 80.000 euros par jour. Certains estiment le marché de la drogue de 12 à 15 millions d’euros par mois. Chiffre très provisoire.

Chaque cité est le QG d’une famille recomposée

Aujourd’hui, deux équipes se disputent le gâteau. Des bandes protéiformes derrière lesquelles planent les fantômes de familles bien connues des fichiers du grand banditisme : Tir, Remadnia, Bengler, Ahamada, Berrebouh, Laribi… Autant de patronymes qui donnent des frissons de la Castellane jusqu'aux Flamants, en passant par Bassens ou la Paternelle. En fait, chaque cité est le QG d’une famille recomposée qui se sent pousser des ailes. Deux groupes se livrent depuis la fin 2020 une guerre sauvage.

D’un côté le « Groupe 1 » dit des « Blacks » fédéré autour du clan comorien Ahamada règne sur une partie de la cité Bassens, les Marronniers (théâtre d’une récente tuerie), une partie de la Paternelle et la cité des Lauriers.

De l’autre côté de la barricade, le « Groupe 2 » rassemble les dissidents de Bassens, les Flamants, une fraction de la Paternelle et la cité des Oliviers. À l’Evêché, surnom du commissariat central, on n’a guère de doute : « Les trois derniers morts sont une réplique des Oliviers aux mauvais coups portés par le groupe des « Blacks ». Cette guerre de territoire se concentre sur le 14ème ».

Mais il serait réducteur d’avoir une vision limitée à la sphère marseillaise. Les enjeux s’étendent bien au-delà du territoire phocéen, notamment à toute la zone de l’étang de Berre, Marignane, Avignon, Cavaillon, jusqu’à Nîmes. Partout, l’odeur du shit et de la poudre génère des convoitises dans une saga qui démarre au début des années 2000.

À l’époque, le milieu dit traditionnel qui règne sur le Centre-ville est en perte de vitesse. Des figures comme Francis Vanverberghe -dit Francis Le Belge- ou Rolland Cassone voient croitre les prémices de la mafia des cités. Un homme, proche du « Belge », Farid Berrahma est justement à l’origine de cet « aggiornamento » mafieux. Celui que l’on surnomme « Farid le Rôtisseur » inaugure une nouvelle mode, celle de griller ses victimes dans leur véhicule pour effacer toutes traces ADN. Le sauvage Berrahma installe le premier la martingale de la came dans les cités crasseuses.

Berrahma, assassiné en 2006, cède la place à ses créatures, la famille Tir qui, associée aux Berrebouh livre une guerre fratricide aux Remadnia. Bassens contre Font Vert, les morts jonchent le pavé. De cette guerre terrible émerge aujourd’hui un acteur de premier plan du trafic international de stupéfiants. Considéré comme l’un des plus grands trafiquants français, Hakim Berrebouh alias « Marcassin » (ou « La Baleine », en raison de son embonpoint) a pris la suite de son frère Medhi, assassiné en 2014. Arrêté à Dubaï en février dernier, le « Marcassin » est soupçonné de superviser la plus grande partie du trafic de « shit » en direction du Sud-est. Tire-t-il les ficelles de la guerre actuelle ?

Les Comoriens contre les Algériens

Karima2 est en tout cas persuadée que les « Algériens » sont derrière tout ce qui se passe ces derniers temps dans les cités. « Les Comoriens, ce sont des caniches. Les gros, ce sont les nôtres » explique cette femme au regard usé qui a perdu son fils et son mari voici dix ans. Née à Marseille, sa vie ressemble à un cauchemar. En 2009 son fils aîné, trafiquant déjà condamné, est abattu devant un hôtel du quartier de Saint-Antoine. Pour l’anecdote, Hakim Berrebouh viendra récupérer la montre que porte la victime, un précieux objet donné par un membre de « la famille » au cours d’un séjour en détention.

Puis c’est le mari de Karima qui est abattu en plein jour au volant de son Citroën Picasso alors qu’il cherche à venger son fils. « Cela fait dix ans que l’on connaît les tueurs et la justice ne fait rien », déplore aujourd’hui celle qui accuse clairement les familles des cités de profiter de la manne de la drogue, livrant un autre regard sur les quartiers nord. Un autre des fils de Karima est lourdement handicapé après que des tireurs l’aient pris pour cible. Il faisait ce jour-là le « chouf »² aux portes d’une cité.

Emmanuel Macron doit désormais se poser clairement la question : comment soigne-t-on une gangrène ?

2[1] Le prénom a été modifié

31/08/2021 - Toute reproduction interdite

De Jean-Michel Verne