Depuis plusieurs jours, des témoignages recueillis à Doha font état d’une tentative de coup d´État contre l´émir du Qatar. « Rumeurs », observent certains observateurs avertis, quand d’autres affirment le contraire. S’il est évident que le pays est en proie à l’instabilité, pas simple de démêler le vrai du faux dans un pays habitué au brouillard de l´information.

                                                                                         Par Jean-Pierre Marongiu

Le Qatar vit sous confinement international depuis 2017, date à laquelle un blocus lui a été imposé par l’Arabie Saoudite, L’Égypte, Bahreïn et les Émirats unis. Une redistribution des alliances géopolitiques internationales s’est alors opérée, le Qatar trouvant des accords avec la Turquie et l’Iran accroissant la défiance de ses ennemis comme de ses alliés.

Une nouvelle guerre froide, ou plutôt une guerre de sables brûlants s’est ainsi emparée de l’univers médiatique et virtuel. Ainsi, l’émergence de l’utilisation de fakenews comme armes de guerre, l’utilisation des réseaux sociaux comme passe-murailles, la disparition des frontières physiques ont façonné un monde parallèle d’où la vérité est exclue.

Aucune intervention de l’Émir du Qatar ne vient tordre le cou à la rumeur …

Le dernier voile apposé sur le visage de la vérité date du 4 mai 2020. Depuis ce jour, les rumeurs les plus diverses circulent au sujet d’un coup d’État militaire visant à renverser Sheikh Tamim Ben Hamad Al Thani, l’émir du Qatar..

Immédiatement, presque en anticipation, un démenti parvient en Europe en même temps que la rumeur saoudienne. La confusion la plus totale règne dans la péninsule. Et les ambassades occidentales, dont les personnels vivent reclus en raison des mesures sanitaires imposées par la pandémie, ne veulent ni confirmer ni infirmer le fait qu´un coup d’État ait pu avoir lieu.

Et comme toujours, au silence officiel se substitue le bruit médiatique. Al Jazzera dément et accuse l’Arabie Saoudite de déstabilisation, l’ambassadeur du Qatar en Russie crie à la fakenews, mais aucune apparition de l’Émir sur les réseaux officiels ne vient définitivement tordre le cou de la rumeur d’un coup d’état avorté. La nature même des dénégations de l’organe de propagande nationale Al Jazeera, qui cite comme expert un professeur adjoint de l’université Hamad bin Khalifa de Doha, peine à convaincre.

Alors info ou intox ? S’est-il vraiment passé quelque chose ?

Les faits rapportés par des sources internes au palais de l’émir.

  • D’après des témoins sur place, dans la nuit du 3 au 4 mai, une fusillade aurait éclaté dans les couloirs du palais. Un groupe de militaires qatariens aurait investi une aile du bâtiment, ouvrant le feu. Dans la salle où se serait trouvé l’émir, au moins deux personnes auraient été blessées ou tuées. Dans la confusion qui s’en est suivie, un hélicoptère des forces turques assignées à la protection rapprochée de Tamim aurait évacué ce dernier vers une destination inconnue.
  • Un peu plus tard, des mouvements de troupes et des échanges de tirs ont été rapportés par des résidents expatriés dans la seconde ville du Pays, Al Wakhra située à 25 minutes de Doha.
  • Les réseaux sociaux du Qatar ont été immédiatement fermés.
  • L’émir du Qatar n’a plus été aperçu depuis la nuit du 3 au 4 mai, ni ne s’est exprimé par les voies de communication habituelles.

Médias et réseaux sociaux

Dans la nuit du 3 au 4 mai, des tweets annonçant qu’un coup d’État était en cours au Qatar ont animé les réseaux sociaux saoudiens, largement repris au Moyen- Orient.

  • Ces tweets faisaient état de la participation active à une tentative de coup d’État de l’ancien premier ministre du père de l’émir actuel, Hamad bin Jaseem Al Thani, communément désigné par ses initiales HBJ.
  • Au matin du 4 mai, alors que l’information n’était reprise par aucun média occidental, des sites favorables au Qatar dénonçaient une attaque médiatique émanant de l’Arabie saoudite dans le but de porter atteinte à l’image de l’émir du Qatar, cela à l’approche du troisième anniversaire du blocus. Possible…
  • Selon un rapport régional, une activité inhabituelle a été signalée à Al Wakrah.

Le contexte

Le confinement imposé à la région par la pandémie est à la fois générateur de tensions diplomatiques et d’opportunités stratégiques. L’effondrement d’une partie de l’économie mondiale et plus particulièrement du Moyen-Orient bouscule le calendrier des nations productrices d’énergie. Le bras de fer de l’Arabie Saoudite engagé avec les USA et la Russie ne peut trouver de solution à court terme que dans une alliance des protagonistes contre la Turquie et l’Iran. Le Qatar ne peut que faire les frais de cette situation.

Quand il s’agit de géopolitique régionale impliquant les tribus bédouines gouvernant des monarchies gazo-pétrolières on ne peut faire abstraction des temporalités relatives du monde occidental et du Moyen-Orient. L’ego bédouin est le paramètre prépondérant des relations entre les familles régnantes. Il serait illusoire et peu pertinent de supputer des réactions modernes à l’aulne de sociétés vivant encore sur modèle féodal.

À Zurich, au sein de la FIFA, se tient actuellement une discussion visant à réattribuer la Coupe du Monde 2022 dont l’organisation confiée au Qatar est en attachée de corruption. Une décision de la justice américaine devant possiblement en officialiser la nature, l’émir du Qatar a ordonné une enquête à l’encontre du groupe HJB, afin de se distancier de toute responsabilité.

Le soutien indéfectible de la Turquie depuis le début du blocus se trouve amoindri du fait de l’affaiblissement politique de Recep Erdogan et de la récession prochaine de l’économie turque.

Un tour de table du contexte géopolitique immédiat ne peut ignorer le versement de la part du Qatar à la bande de Gaza de 150 millions de dollars pouvant s’apparenter pour Israël à un acte de malveillance. La bande de Gaza est contrôlée par le Hamas. Et bien que Doha ait affirmé que les fonds étaient destinés à aider l’enclave côtière à combattre le coronavirus, l’accord ne précisait pas combien des 150 millions seraient alloués à la prévention de la propagation de la pandémie à Gaza.

Dans l’état actuel des informations factuelles et propagandistes, il convient donc de prendre du recul et d’observer la confusion la plus totale qui règne actuellement dans la minuscule péninsule qatarienne avec prudence.

Toutefois, si l’on en croit plusieurs sources locales que nous avons eue au téléphone, il s’est probablement passé quelque chose dans les marbres du palais royal de Doha durant la nuit du 3 au 4 mai 2020.

Pour le reste, les rumeurs de toute nature occupent un espace libre de tout confinement.

Un vrai casse-tête, en somme.

07/05/2020 - Toute reproduction interdite


Vue aérienne de Doha
Maxos-Dim/Pixabay
De Jean-Pierre Marongiu