Interviews | 22 mars 2021

Djaffer Ait Aoudia : « Le grand reportage est l’avenir du journalisme ».

De Fild Fildmedia
4 min

Le Correspondant, un journal réputé pour ses grands reportages, vient de publier une enquête pour le moins sensible, Avignon : une autre affaire “Gaudin” signée Djaffer Ait Aoudia. Ce journaliste et réalisateur revient sur le métier de grand reporter et explique  pourquoi cette quintessence du journalisme est nécessaire dans le paysage médiatique actuel.

                                  Entretien conduit par Marie Corcelle. 

Fild : Quel est votre parcours en quelques mots ?

Djaffer Ait Aoudia : J’ai commencé très jeune en tant que journaliste en Algérie et je suis arrivé en France à 20 ans. Immédiatement, j’ai plongé dans le grand reportage et je me suis mis à parcourir le monde et à travailler pour de nombreux médias. J’ai collaboré avec Paris Match, Arte Reportage, Envoyé spécial, Marianne. J’ai réalisé des reportages partout, depuis l’Amérique Latine à l’Asie, en passant par le Moyen-Orient et le Maghreb.

Fild : Quel a été votre premier grand reportage ?

Djaffer Ait Aoudia : C’était en 1997, au Liban, à l’époque du retrait des forces israéliennes du Sud Liban. On racontait pour les Dernières nouvelles d’Alsace ce qui était advenu des familles des soldats de l’Armée du Sud Liban (ASL), qui étaient un peu les harkis de la guerre civile libanaise et qui avaient collaboré avec Israël. Les soldats sont allés en Israël, mais les familles restées au Liban subissaient des représailles. J’ai ensuite enchainé sur la Yougoslavie, la guerre du Kosovo, puis l’Afghanistan en 2001 sous les talibans.


Fild : Pourquoi avoir choisi de créer Le Correspondant ?

Djaffer Ait Aoudia :
Quand on regarde le paysage médiatique et la presse traditionnelle aujourd’hui, on constate qu’elle s’écarte un petit peu de ce qu’a été initialement le journalisme. À savoir pointer les vrais problèmes, les raconter, sans tenir compte des influences politiques ou financières. Malheureusement, ce n’est plus vraiment le cas, même s’il y a encore de bons reportages ou enquêtes. Les lecteurs s’éloignent de plus en plus de la presse, il fallait trouver une alternative. Elle a été amorcée par certains médias comme Mediapart ou Marsactu, et nous avons donc décidé de donner la parole au terrain à travers des reporters et des journalistes, français et étrangers. On a ainsi un panel de visions qui permettent de regarder le monde à travers une multitude de fenêtres.

Fild : Quel est l’esprit de votre journal ?


Djaffer Ait Aoudia : Notre ligne est simple. Nous ne voulons pas verser dans la propagande, mais faire de l’information, et cela passe par la focalisation sur de véritables enjeux sans vouloir faire diversion. C’est une autre façon de hiérarchiser l’information. Notre style pourrait être qualifié de corrosif, mais l’écriture y est libre, avec une véritable documentation.

Fild : Pensez-vous que le grand reportage et l’enquête de terrain ont encore de l’avenir ?

Djaffer Ait Aoudia : Je pense très sincèrement que les lecteurs le demandent. Ce n’est pas anodin que soit relayé un reportage de qualité à la télévision ou dans la presse écrite. Quand il est bon, on l’évoque. Le grand reportage n’est pas mort, c’est en revanche quelque chose de difficile à réaliser. C’est coûteux, les journalistes sont pris à la gorge par le besoin de boucler les fins de mois, et malheureusement il y a peu de médias qui sont demandeurs. Si on n’a pas la chance de placer le reportage chez Paris Match ou pour une chaine de télévision, on s’en sort avec des cacahuètes. Mais je pense que le grand reportage est l’avenir du journalisme, parce que ce n’est pas du desk, derrière un bureau, où l'on fait des analyses. Le reporter va un petit peu "secouer le cocotier". Il va donner la parole, chercher la réalité à travers les gens, et décrypte de très près. Et quand on essaye de faire des choses intègres et honnêtes, affranchies de toute influence, on fait vraiment notre métier.

Fild : Quelle est votre conception de la profession ?

Djaffer Ait Aoudia : Le métier de reporter, c’est de constater des situations, de les observer, de les faire parler. Parfois, comme dirait Albert Londres, c’est de " porter la plume dans la plaie". C’est aussi notre travail de bien réfléchir. Quand on voit ce qui se passe dans la presse au quotidien, on donne la parole aux uns et aux autres, on confronte les situations, et le lecteur sort avec un paquet d’informations, mais il n’a pas de réponse à la question posée. Dans le reportage, on prend plus de temps, pour non seulement poser des questions, et surtout pour avoir une véritable réponse. On ne l’a pas toujours, on n’est pas des flics, mais on arrive à réunir les moyens nécessaires pour essayer de toucher, de palper cette réalité. On se trompe parfois bien sûr, naturellement, mais on essaye de l’aborder avec une certaine honnêteté. C’est percer le brouillard pour voir ce qu’il se passe derrière ce voile. C’est ça le reportage ! Il y a une volonté d’aller plus loin dans la recherche et la quête de l’information. On s’implique personnellement dans le terrain, beaucoup y laissent leur vie.


Fild : Vous avez récemment publié Avignon : une autre affaire “Gaudin”, une affaire très sensible. En quoi est-ce du grand reportage ?

Djaffer Ait Aoudia : On est à mi-chemin entre enquête et grand reportage. La situation relatée dans l’article est connue depuis longtemps par les journalistes locaux, mais aucun n’a osé s’y mouiller réellement. Avec Le Correspondant, nous l’avons fait. Quand on fait du grand reportage, on s’implique au niveau politique. On n’a pas peur de recevoir les coups, on sait que ça va arriver, mais on va quand même y aller parce qu’on est sûr de ce que l’on avance. Quand on n’a pas peur de se dire qu’on n’aura pas de publicité, pas d’argent pour travailler, qu’on risque de baisser le rideau si l'on publie ou si l'on va sur ce terrain-là, on est dans le grand reportage. On ne va pas lâcher, parce que l'on estime qu’il y a quelque chose à raconter qui relève de l’intérêt général, tant au niveau national qu'international.

17/03/2021 - Toute reproduction interdite







Le correspondant.net
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