Alors que Sergueï Lavrov, le diplomate en chef de Vladimir Poutine, vient de terminer sa tournée diplomatique dans le Golfe, la Russie entend affirmer sa présence et lancer un message aux États de la région malmenés par la nouvelle administration Biden.

                       L'édito de Roland Lombardi.

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov vient de clore une semaine intense de rencontres avec ses homologues saoudien, qatari et émirati.

Depuis ses succès militaires et diplomatiques en Syrie, la Russie a fait un retour tonitruant au Moyen-Orient après avoir été écartée de la région durant les années 1990-2010. Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, Poutine d’Arabie, comment et pourquoi la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (2020, VA Éditions), elle est devenue à plusieurs égards le nouveau juge de paix de la région vers qui tout le monde se tourne.

Grâce à sa politique de puissance décomplexée, imperméable aux idéologies et aux rivalités internes de la région, et basée sur le pragmatisme, le réalisme et une connaissance empirique et historique du Moyen-Orient, Poutine parle à tout le monde. Sa ligne est claire : pas de leçons de morale, ni d’ingérence. L’un des piliers de cette politique est une lutte affirmée contre l’islam politique, essentiellement pour des raisons domestiques : 15 % de la population russe est musulmane, le Caucase et les anciennes républiques soviétiques musulmanes d’Asie centrale sont toujours les marches de « l’empire » russe.

Aujourd’hui, une grande majorité des opinions arabes a des yeux de Chimène pour la Russie. Cette dernière a démontré avec Assad qu’elle était un allié fiable, solide et sérieux. Surtout, Moscou reste un « partenaire » des Iraniens et des Turcs (notamment en Syrie). Ses profondes relations avec Israël atteignent un niveau sans précédent. De même, tous les nouveaux hommes forts des régimes arabes - le Président Sissi, le maréchal Haftar en Libye, les militaires algériens - entretiennent des relations privilégiées avec le Kremlin, tout comme Mohammed ben Zayed (MBZ). Le prince héritier des Émirats arabes unis s’est grandement rapproché de Poutine, en signant en 2018 un partenariat historique multiforme portant sur la défense, le commerce, la culture et la lutte contre le terrorisme.

Quant aux anciens adversaires géopolitiques de la Russie, l’Arabie saoudite et le Qatar, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis 2015.

Dès 2016, le Qatar fut le premier à comprendre l’impact de l’intervention russe en Syrie et percevoir sa probable victoire. Ainsi, Doha reprit langue avec Moscou, même si les Qataris poursuivirent leur jeu trouble en Syrie via leur allié Turc…

Le grand bouleversement géostratégique majeur - pourtant peu perçu à sa juste valeur par les observateurs à l’époque - se produit à l’automne 2017 : après de longues années de rivalités, la Russie et l’Arabie saoudite se sont finalement rapprochées, notamment sur le dossier Syrien, et à travers l’accord passé entre l’OPEP et la Russie.

La visite du roi Salman à Moscou à cette date était inédite pour un souverain du royaume. La politique « révolutionnaire » du prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) dans sa lutte féroce contre le salafisme jihadiste et les Frères musulmans explique pourquoi Poutine demeure aujourd’hui l’un de ses rares soutiens.

La gestion parfois erratique de la crise de la Covid par la plupart des démocraties occidentales a affirmé le modèle russe de gouvernance, tout comme celui de la Chine. Tous deux sont jugés beaucoup plus efficaces aux yeux des États arabes. Le résultat est sans appel : on observe un regain de coopération avec Pékin et Moscou dans un nouveau domaine, celui de la Santé (aides sanitaires, médicales, techniques, achats prioritaires des vaccins Sputnik V et Sinopharm…).

À cela s’ajoute un autre évènement qui éloigne les pays du Golfe des Européens mais surtout des États-Unis : la victoire du démocrate Joe Biden en janvier dernier.

La déconstruction de la politique de Trump

En effet, la nouvelle administration américaine semble avoir pour seule politique régionale au Moyen-Orient la déconstruction de celle de Trump.

Ce dernier souhaitait une « sorte de Yalta » dans cette partie du monde avec les Russes. Mais l’ancien président avait toutefois freiné le rapprochement de certains pays avec le Kremlin. Par une politique convaincante de construction d’alliances régionales (Accords d’Abraham), Trump pouvait poursuivre le désengagement initié par Obama, tout en maintenant les pays membres sous le statut de « clients » de l’Amérique.

Si les normalisations avec Israël ne semblent pas menacées, Joe Biden a toutefois répété les gestes et les déclarations hostiles vis-à-vis des autocrates de la région depuis deux mois : main tendue à l’Iran, retrait des houthis de la liste des organisations terroristes, critiques véhémentes et médiatisées sur la gouvernance de Sissi, MBS et MBZ, suspension des ventes d’armes à l’Arabie saoudite et les E.A.U. et enfin, la publication du rapport de la CIA qui accuse directement le prince héritier saoudien dans l’assassinat du journaliste Khashoggi, proche de l’organisation islamiste des Frères musulmans.

Dans ces conditions, la tournée de Sergueï Lavrov ne pouvait pas mieux tomber. Certes, les discussions ont principalement porté sur le dossier prioritaire pour Moscou, à savoir la Syrie et son retour au sein de la Ligue arabe. Mais elles ont aussi concerné un appel aux investissements du Golfe pour la reconstruction du pays. Les E.A.U. ont déjà rouvert leur ambassade à Damas en 2018. Le Qatar, qui s’est « réconcilié » avec le Conseil de coopération du Golfe (CCG) en janvier, peut alors reprendre son rôle favori de médiateur.

Les déclarations des homologues qatari, saoudien et émirati de Lavrov à l’issue de sa tournée diplomatique sont prometteuses…

MBS et MBZ sont plus que jamais inquiets d’une nouvelle administration démocrate qui leur rappelle affreusement l’ère Obama. Or, ne perdons pas de vue que cette visite du représentant de Poutine dans le Golfe est également un message fort adressé à certains : la Russie est toujours là, sa politique ne changera pas, et vous pourrez toujours compter sur nous ! À bon entendeur…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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13/03/2021 - Toute reproduction interdite


Le président russe Vladimir Poutine et le prince héritier d'Abu Dhabi Mohamed bin Zayed al-Nahyan assistent à la cérémonie officielle de bienvenue à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, le 15 octobre 2019.
Alexander Zemlianichenko/ Pool via Reuters
De Roland Lombardi