Le calme est revenu dans le Quartier des Grésilles à Dijon, après les affrontements qui ont opposé tchétchènes et jeunes issus de la communauté maghrébine. Mais ces violences laissent un gout amer aux habitants et aux policiers qui ont le sentiment d’avoir été abandonnés par la municipalité.                                                          

                                                                  Reportage de Jérémie Demay (à Dijon)

 

L'abandon des quartiers populaires au profit de minorités non représentatives de la population est une réalité. Les récents événements de Dijon, qui ont opposé des Tchétchènes et des jeunes issus de la communauté Maghrébine, en sont la preuve.

On le sait : depuis des décennies, les gouvernements successifs, de droite et de gauche, ainsi que les partisans du « en même temps » ont préféré la politique de la communication et les alliances passives avec le communautarisme à celle de l’action concrète.

Les Grésilles, à Dijon, n'échappent pas à la règle. Résultat : les habitants ont le sentiment d’être les grands oubliés de la République, contraints de laisser la place libre à des bandes de voyous et des intégristes religieux ultra minoritaires, mais hyperactifs.

Les causes principales de cette déliquescence : l’électoralisme et la compromission.

Pourtant, le quartier a été rénové. Les Grésilles de 2020 n'ont plus rien à voir avec le quartier du début des années 2000. Il a évolué, et dans le bon sens. D'énormes travaux ont été réalisés : démolition d'une bonne partie des grandes tours d'immeubles insalubres, installation de services publics comme le siège de l'Agence régionale de santé, ouverture d'une médiathèque, d’une piscine et d’un gymnase possédant son mur d'escalade.

Le quartier est devenu plus accueillant … À condition de ne pas s'opposer aux dealers !

Xavier a vécu cette période de transformation. Aujourd'hui il a quitté, presque malgré lui, les Grésilles. C'était il y a deux ans, pour trouver du travail. Pourtant « c'est un quartier vraiment agréable. Il y a beaucoup de Maghrébins, mais au moins le marché du week-end ne ressemble pas à celui du centre-ville dijonnais. » Même si ses souvenirs lui renvoient les odeurs des épices et du thé à la menthe fraîchement coulé, il reste lucide : « Je ne me suis jamais senti en danger. Mais c'est vrai que certains jeunes font ce qu'ils veulent, notamment quand les week-ends sont animés par les rodéos de motos. »

Même son de cloche avec Stéphane qui a habité dans plusieurs barres d'immeubles. « Quand j'étais à Boutaric, une bande de lascars occupait la cage d'escalier. Les premiers mois, ils me jaugeaient, me faisaient des réflexions. Mais ce n’était pas méchant ». Stéphane n'étant pas du genre à se mêler des histoires des autres, les « lascars » ont vite arrêté. Toutefois, le plus pénible pour ce cinquantenaire reste les conditions de logement. « C’était très mal isolé. J'avais l'impression de vivre chez mes voisins. » Une demande de logement plus tard, il atterrit dans un appartenant tout neuf, à quelque trois cents mètres de son ancien appart. « Les Grésilles ont été un quartier chaud, mais c’est fini » affirme-t-il malgré les violences de ces derniers jours. À part un vélo volé, rien de grave ne lui est arrivé. « Au centre-ville aussi, les vélos disparaissent ».

Il faut dire que depuis 20 ans, le quartier a pu profiter de plusieurs programmes de réhabilitation. La facture est aujourd'hui estimée à plus de 130 millions d'euros. Dans le même temps, police et travailleurs sociaux œuvraient de concerts.

Une police qui ne se sent pas soutenue par le pouvoir

Tous les problèmes n'étaient pas résolus, mais le climat était largement détendu. « En 2009, il y a eu la création des UTeQ » (unités territoriales de quartier). Trois patrouilles tournaient constamment dans le quartier. Au bout d'un an, les Grésilles étaient presque nettoyés » décrit Stéphane Ragonneau, responsable régional d'Alliance police. Ce dernier connaît très bien les quartiers dijonnais, puisqu'il est né et a grandi à la Fontaine d’Ouche, autre quartier compliqué de la capitale régionale.

Mais l'efficacité et l'occupation du terrain des UteQ ne faisait pas plaisir à tout le monde. Les dealers bien sûr, mais aussi leurs familles et quelques autres voyaient ces patrouilles d'un mauvais œil. De plus, pour certains politiques, cela renvoyait une image trop négative du quartier. « Le maire (François Rebsamen, Ndlr.) et des associations s'en sont plaints » affirme le syndicaliste. « Cette campagne de lobbying s'est déroulée dans un déni de réalité » insiste ce dernier, tout en glissant que François Rebsamen n'a jamais accepté de le rencontrer… Terminé les UteQ, des patrouilles d'un nouveau genre sont apparues. Si les UteQ classiques étaient spécialisées dans la délinquance et le trafic de drogue, les nouvelles faisaient « le tout-venant ». Avec des ordres pour ne pas intervenir sur des rassemblements…

Si les missions des policiers aux Grésilles devenaient floues, les coupes rases dans les effectifs l'étaient beaucoup moins. En résumé : moins d'effectifs et des missions trop diverses pour être réellement efficaces. Il n'en fallait pas moins pour que les trafics et les dealers se réinstallent dans le quartier. « Nos politiques ont décharné la police » s'alarme Stéphane Ragonneau. Il soupire : « depuis Sarkozy, nous avons la police que nous méritons. Avec moins de moyens (humains et matériels, Ndlr.). Nous sommes tombés dans la politique des statistiques ».

Pour contrecarrer ce phénomène, l'État incite donc les collectivités à développer leurs propres polices municipales. Mais à Dijon, celle-ci ne travaille pas la nuit, et exceptionnellement les week-ends.

Il y a quinze ans, la capitale régionale possédait pourtant plusieurs commissariats. Plusieurs ont été fermés. D'après Stéphane Ragonneau, certains qui restent officiellement ouverts ne sont en réalité que des coquilles vides, accueillant notamment des services de la police aux frontières … Qui n'est pas la mieux placée pour agir dans des quartiers compliqués.

Cette fonte des effectifs et des missions de la police explique, en partie, le sentiment d'abandon ressenti par les habitants des Grésilles après les affrontements. Le préfet, mal renseigné par des services qui estimaient que l'expédition punitive interviendrait plus tard, a été obligé de faire avec les moyens du bord. Ainsi, seuls deux équipages de police étaient présents le premier soir. Le lendemain, des Brigades anti- criminalité (BAC, Ndlr.) des villes de la région sont venues leur prêter main-forte. Mais là encore, le rapport de force était clairement du côté des visiteurs.

Stéphane Ragonneau donne, pour la première fois, un éclairage temporisant l'inaction supposée de la police. D'après lui, lors de la première intervention des forces de police souhaitant s'interposer entre les deux communautés « Nous nous sommes faits caillasser. Et ce n'étaient pas les Tchétchènes qui s'en prenaient aux policiers »…

Une vitrine où le trafic de drogue perdure

Le quartier rénové des Grésilles est devenu une sorte de laboratoire et de vitrine pour le maire de la ville, François Rebsamen. Pour l'aider, il a même fait monter un habitant issu de ce quartier comme adjoint à la mairie. Il était tellement fier de cet endroit qu'il a y fait venir François Hollande lorsqu’il était président.

Le trafic de drogue s'est-il arrêté pour autant ? Non. Simplement déplacé dans quelques points stratégiques.

Après les violences intervenues la semaine dernière, plusieurs perquisitions se sont déroulées dans le quartier. Bilan : quelques armes factices, de l'argent liquide, quelques kilos de drogues allant du cannabis à la cocaïne, des vêtements, des motos, et des lanceurs de mortiers découverts… Autant dire pas grand-chose. Le calme est toutefois revenu. Mais les Grésilles demeurent une véritable cocotte-minute.

Pour réussir le défi hautement républicain d’une véritable politique du vivre ensemble, il faudra donc plus qu'un pacte de paix conclu grâce à un imam proche des Frères musulmans ( voir notre article sur le sujet).

Aux Grésilles comme dans d’autres quartiers, le retour de la République devra passer par des actes forts pour que le contrat social puisse être renouvelé, et que l'égalité et la fraternité redeviennent une réalité.

25/06/2020 - Toute reproduction interdite


Le quartier des Grésilles à Dijon
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De Jéremie Demay