Des sorties de route médiatisées dignes des pieds nickelés aux querelles d’experts, le petit milieu des guerriers de l’ombre semble traverser une crise existentielle. Les services secrets français continuent pourtant de remporter des succès opérationnels qui font l’admiration de leurs homologues étrangers. Alors que se passe-t-il vraiment ?

                                                                                                Par Mériadec Raffray

L’été fut compliqué pour les soldats de l’ombre. Fin juillet, la Brigade criminelle arrête à Créteil, en banlieue parisienne, deux hommes au volant d’une voiture volée et en possession d’armes. Avec des complices confondus ultérieurement, ils sont accusés par la Justice de s’être lancés dans une vendetta privée et d’avoir cherché à éliminer une femme pour des motifs flous. Avec des circonstances aggravantes : dans le lot, figurent des fonctionnaires affectés à la sécurité des installations du camp de Cercottes, près d’Orléans, le QG du Centre parachutiste d’entraînement spécialisé (CPES), qui forme les experts de la guerre clandestine en milieu urbain, l’une des branches du Service Action (SA), bras armé de la DGSE. Mais aussi des réservistes du service, comme cet ancien de la DGSI, aux réseaux baroques. Vraie ou fausse, cette histoire de pieds nickelés met en émoi les véritables professionnels de l’ombre. Car ce n’est pas une première.

De « vrais clandés n’auraient jamais été détectés » ! rectifient ces hommes et femmes qui ont en horreur la publicité, bonne ou mauvaise. Même le nom de ceux qui sont tombés au champ d’honneur est anonymisé sur le mémorial des morts en opération extérieure (Opex) inauguré à Paris par Emmanuel Macron le 11 novembre dernier. Ils déplorent un « dysfonctionnement inacceptable » et une accumulation révélatrice d’un profond malaise interne. « Le service n’arrive donc pas à guérir de ses vieilles maladies, à changer d’ère », disent-il en pointant les précédents médiatisés (il y a eu d’autres « alertes »). En 2012, cinq stagiaires sont repérés lors d’une mission de nuit en Bulgarie. Le 7 octobre 2019, une jeune recrue meurt par balle à l’entraînement à Cercottes. Entre temps, il y a eu l’échec de l’opération du 11 janvier 2013 pour libérer Denis Allex, du Centre parachutiste d’instruction spécialisé (CIPS) de Perpignan. Otage des Chebabs somaliens depuis 3 ans, il est tué sur place, ainsi que deux agents français. Les experts du Commandement des opérations spéciales (COS) n’en reviennent toujours pas d’avoir été largement tenus à l’écart de cette « véritable opération de guerre ». Des figures du SA acquiescent.

Hasard du calendrier, Christophe Gomart, qui était alors le chef du COS et dirige aujourd’hui la sécurité d’un groupe immobilier, publie fin septembre un livre souvenir qui met sur la place publique des polémiques internes au microcosme. Arguant de cet échec cuisant, l’ancien général y plaide en particulier pour le rapatriement des militaires de l’ombre dans le giron des commandos. Ses arguments ? La distinction traditionnelle entre actions clandestines et actions discrètes et revendicables a volé en éclat - le COS opèrerait désormais en effet dans la clandestinité à l’étranger ; le SA n’aura jamais la taille critique pour pérenniser ses savoir-faire… Près d’un millier d’hommes pour l’un, contre 4 500 pour l’autre : la partie semble déséquilibrée. Pourtant les instigateurs de la fusion ont déjà perdu des manches. En 2014, la proposition figure dans un rapport parlementaire. Elle sera enterrée manu militari. Les armées n’y tiennent pas. Un COS hypertrophié pourrait siphonner les moyens dévolus à la « régulière ». Débats récurrents d’experts.

Derrière ces querelles récurrentes, pointent de vrais sujets.

Pour les héritiers des seigneurs du BCRA du colonel Passy, pas question de perdre leur indépendance et leur identité. La « clandestinité », affirment-ils, « est une culture particulière. Ses frontières ne sont pas poreuses ». Selon eux, c’est surtout de professionnalisme à tous les étages dont le SA aurait besoin. Des réformes ont bien été initiées, parfois incomprises, peut-être inachevées. L’épisode des missiles Javelin « oubliés » en Libye et découverts en 2019 abonde en ce sens. De fabrication américaine, ces armes portent des marques d’authentification. Elles mènent tout droit à un acheteur étatique tricolore. Impossible si ces emplettes avaient été faites au marché noir, soulignent les experts. Une faute d’autant plus impardonnable qu’elle aurait conduit le directeur de la DGSE, le diplomate Bernard Emié, à geler toutes les actions clandestines d’envergure par peur d’une nouvelle bourde. À Perpignan (les experts des milieux extrêmes), Orléans ou Quélern (QG des nageurs de combat), les agents ultra entrainés du SA rongeraient un peu leur frein.

Un sacré contraste après une période de suremploi notoire et des succès connus des seuls initiés, à la portée de très peu d’unités semblables dans le monde. Un comble au moment où ils seraient bien utiles, par exemple, pour passer de discrets messages au Turc Erdogan, soupirent les anciens. Qui se disent que, décidément, quelque chose ne tourne pas rond dans le « microcosme ». Au mois d’août, les capteurs de la « Boite » comme ceux de la Direction du Renseignement Militaire (DRM) seraient passés à côté du coup d’état des colonels au Mali, dans cette « chasse gardée » francophone… Le président de la République était furieux. Il l’a fait savoir au-delà des cercles autorisés. Chacun, cette fois, en a pris pour son matricule.

Les héros de l’ombre peuvent toutefois se consoler : on ne prête qu’aux riches !

06/10/2020 - Toute reproduction interdite


Capture d'écran d'une vidéo de démonstration des métiers de la DGSE
DGSE/YouTube/DR
De Meriadec Raffray