Depuis le mois d’avril, des entreprises françaises sont prises pour cibles sur les réseaux sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient. En cause, les tarifs de certains produits mis sur le marché par des groupes de l’industrie agro-alimentaire, automobile ou pharmaceutique. Si certaines entreprises ont pris la mesure de ces attaques, lancées la plupart du temps en langage arabe, il leur est souvent difficile de trouver la source et la raison de ces campagnes de déstabilisation. Il faut pourtant regarder du côté de l’organisation des Frères Musulmans. Explication.

Comme nous l’avons expliqué avec Bouziane Ahmed Kodja et Alexandre del Valle dans les reportages et analyses consacrés au boycott 2.0 au Maroc publiés sur notre site, on retrouve souvent derrière ces attaques la marque de jeunes militants issus de l’organisation des frères musulmans (au Maroc il s’agit du PJD, qui est la filiale marocaine de cette confrérie islamiste créée au Caire en 1928 par Hassan al Banna). Ces jeunes sont souvent en rupture avec leur direction historique, la considérant rétrograde, et parfois même compromise avec le pouvoir en place.

Les techniques de lobbying et de contre-information qu’ils utilisent aujourd’hui ont déjà fait leurs preuves en février 2011 en Egypte, alors que grondait le Printemps du Nil.

A cette époque, je couvrais en tant que reporter pour Arte la révolution au Caire. De jeunes cadres de l’organisation islamiste des Frères musulmans égyptiens, qui avaient accepté que je les suive pour mon reportage, m’avaient expliqué et montré comment ils menaient leur combat sur les réseaux sociaux. Ils prenaient pour modèle l’activisme « on line » des militants dOpen Society, l’ONG du milliardaire Georges Soros et inondaient les réseaux sociaux de messages, de photos, de vidéos ou de logos appelant à faire tomber le régime et le cercle de ses proches accusés d’être corrompus, tout en dénonçant le prix exorbitant du pain. Les images et les commentaires diffusés étaient simples, impactant, et s’appuyaient systématiquement sur une part de réel. Ces cyber-islamistes agitaient les foules - notamment les jeunes égyptiens des classes moyennes - prenant garde quant à eux à ne pas se retrouver au cœur des manifestations.

La méthode utilisée aujourd’hui est identique. Que ce soit au Maroc, en Jordanie ou en Arabie Saoudite, des dirigeants politiques nationaux sont ciblés sur le net, toujours par ricochet. Pour les déstabiliser, les jeunes cyber-islamistes attaquent des hommes d’affaires locaux proches du pouvoir, tout en dénonçant la cherté de denrées tels que l’eau, le lait et l’huile, ou l’utilisation de produits « Haram » dans certains aliments commercialisés par de grands groupes.

Cette nouvelle génération de militants de l’organisation des frères musulmans a compris que pour déstabiliser les pouvoirs en place, il fallait d’abord affaiblir le pouvoir économique en diffusant des rumeurs, même infondées, sur les réseaux sociaux, en s’appuyant sur des relais associatifs et syndicaux, voire des ONG telles Open Society.

Leur stratégie s’inscrit dans la droite ligne de ce que préconise depuis 2002 Jassim Sultan, un penseur important de la confrérie islamiste installé au Qatar et spécialiste des médias, qui a théorisé l’entrisme dans les grandes entreprises internationales, mais aussi l’usage intensif des réseaux sociaux à des fins de contre-information, de stratégie d’influence et de lobbying politique.

En poussant de jeunes cadres de l’organisation à infiltrer des grands groupes, Jassim Sultan, considère qu’il peut à fois recueillir de l’information sur leur fonctionnement (ce qui sert à ses « opérations extérieures » comme les campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux), mais aussi à les affaiblir de l’intérieur.

Exploiter la détresse de la population et affaiblir le pouvoir

Si au Maroc, comme dans le reste du Maghreb et du monde arabe, la vie chère et la pénurie alimentaire représentent bien souvent une réalité, exploitée par les islamistes sur les réseaux sociaux, cela suffit à faire croire à la population que les entreprises ciblées, proches des cercles du pouvoir, sont forcément les coupables d’une situation avec laquelle elles n’ont pourtant rien à voir.

Peu importe que les informations diffusées sur les réseaux sociaux soient imprécises ou fausses. Les cyber-islamistes savent qu’en diffusant leurs messages, leurs photos et leurs vidéos, ils s’assurent le soutien d’une grande partie de la population issue des classes défavorisées et moyennes qui trouve matière à accompagner un mouvement faisant écho à leur détresse. Ils font ainsi d’une pierre deux coups, leur objectif étant d’affaiblir à la fois pouvoir économique et politique, tout en manipulant la population.

Rappelons que dans la dialectique contestataire des Frères Musulmans, les thèmes de la vie chère et de la pénurie alimentaire sont systématiquement associés au fait qu’une classe de nantis proches du pouvoir – « donc corrompus » - et à la solde des anciennes puissances colonisatrices se partage les richesses du pays au détriment des classes populaires.

Reste toutefois que l’Algérie, où plusieurs sociétés vivent depuis peu une campagne de déstabilisation sur les réseaux sociaux, semble faire exception. En effet, si les islamistes se sont essayés à attaquer certaines marques de voitures sur Twitter ou Facebook ces derniers mois, il semble pour l’heure que la source de la majeure partie des attaques soit différente, même si la méthodologie reste la même.

Une chose demeure certaine, on assiste actuellement à une évolution stratégique importante au sein de la confrérie, que l’on pourrait qualifier de jihad économique 2.0, lequel pourrait dans les mois à venir, prendre une réelle ampleur si les entreprises ne se protègent pas et n’anticipent pas davantage.

A suivre …

23/07/2018 - Toute reproduction interdite


Portrait de Jassim Sultan
De Emmanuel Razavi