Depuis quelques années, les Instituts d’Etudes Politiques (IEP) se veulent à la pointe du combat « progressiste ». Au prix de nombreuses dérives ? Car l’écriture inclusive, les gender studies, le hijab day, le décolonialisme ou encore le racialisme sont devenus les fers de lance de ces écoles supposées former les élites de notre pays. Comment en est-on arrivé là ?

Enquête de Emmanuel de Gestas

En avril 2015, la journaliste Raphaëlle Bacqué publiait un livre-enquête au titre sulfureux : Richie (éditions Grasset, 2015). L’objet de cet ouvrage : Richard « Richie » Descoings, emblématique directeur de Sciences Po Paris, mort dans des conditions mystérieuses à New-York trois ans auparavant.

Connu pour ses frasques et sa double-vie, le patron de la rue Saint-Guillaume a entamé au forceps l’américanisation de sa prestigieuse école. Et c’est là que le bât blesse. Car si Sciences Po défraie régulièrement la chronique - et les autres IEP à sa remorque - c’est en raison de polémiques et de scandales liés à l’introduction de thèses et de pratiques venues des campus universitaires d’Outre-Atlantique. À l’instar de l’écriture inclusive, devenue quasiment la norme dans ces établissements. La page d’accueil du site internet de l’IEP de Grenoble en donne une illustration sur l’onglet d’une de ses pages où est écrit « aide et écoute aux étudiant.e.s » et un communiqué de presse intitulé « Prise de position de la communauté des enseignant.e.s et enseignant.e.s-chercheur.e.s de Sciences Po Grenoble ».

François-Louis, ancien étudiant à Sciences Po Paris de 2005 à 2007, raconte que les premiers cours de gender studies ont eu lieu pendant sa scolarité. « Tout a germé à ce moment-là » explique-t-il à propos du climat actuel de censure et d’idéologie qui règne dans les IEP. « Même si à mon époque les idées progressistes ou de gauche radicale étaient déjà la doxa dominante au sein de Sciences Po, le débat raisonnable et démocratique était toutefois encore possible. » pointe-t-il. Cette culture du débat libre et de l’esprit critique semble aujourd’hui avoir totalement disparu.

L’exemple le plus récent étant le refus de la direction de Sciences Po Strasbourg de baptiser une promotion Samuel Paty au motif que « cette année, un nom féminin devait être donné, parité oblige ».

Pour François Blumenroder, responsable du syndicat étudiant UNI à Strasbourg, l’argument féministe avancé par la direction de l’IEP ne tient pas la route : « Je n’ai certes aucune preuve formelle, mais je pense que tout cela n’est qu’un écran de fumée pour masquer la crainte du procès en islamophobie de la part de la direction de l’école, voire une empathie pour certaines minorités musulmanes que la direction ne voudrait surtout pas provoquer ».

À l’IEP de Grenoble, deux enseignants ont récemment vu leurs noms et adresses placardés sur les murs de leur institut, assortis de la mention « islamophobe », dans une sorte de néo-maccarthysme. Leur tort ? S’être permis une vision critique de l’islam durant leur cours. Lorsque l’on connait le sort malheureux de Samuel Paty, qui fit l’objet de semblables accusations, cette lâcheté fait froid dans le dos.

Mais la folie idéologique made in USA ne s’arrête pas là. Pour sélectionner les étudiants en Master à Sciences Po Paris, il y a des oraux et pour les préparer, il y a des séances de coaching proposées par des anciens. Entre deux questions somme toute assez classiques de connaissance de la géopolitique (« quel est le camp de réfugiés palestiniens le plus important au Liban ? » « Comment définiriez-vous le Moyen-Orient ? »), surgit une question pour le moins surprenante : « N’avez-vous pas le sentiment d’être une jeune fille blanche au passé colonialiste qui veut apprendre aux Arabes à se sortir de leur crise ? »

Drôle de conception de la légitimité universitaire.

Il faut dire que cela fait longtemps que la direction de la rue Saint-Guillaume a renoncé à la méritocratie, en supprimant notamment la culture générale du concours écrit, ou en expérimentant la discrimination positive avec la Convention Éducation Prioritaire, lancée en 2001 par Richard Descoings.

Que dire du hijab day, idée largement soutenue par l’Unef, qui propose chaque année aux étudiantes de venir voilées pendant une journée, par solidarité avec on ne sait qui ou quoi. Les femmes qui, dans le monde musulman, se battent au péril de leur vie pour le retirer, apprécieront. Il faut dire que la conception française de la laïcité, très offensive envers les religions, est loin d’être appréciée aux Etats-Unis où l’on préfère la « coexistence », celle-ci virant souvent au communautarisme. Les étudiants partisans d’une telle vision de la société, comme ceux proches de l’Unef, s’en font désormais complaisamment les relais en France.

De même, comment comprendre que la présidente de ce syndicat étudiant, Mélanie Luce, justifie sur Europe 1 la mise en place de réunions « non-mixtes », interdites de fait aux Blancs ? Paul Melun, lui-même ancien responsable de l’Unef à l’IEP de Bordeaux et coauteur d’un essai, Enfants de la déconstruction (Editions Marie B, 2019) déplore : « Cela dépasse ce que j’avais déjà commencé à constater lorsque j’étais encore membre du syndicat. Nous sommes en train de basculer dans une réalité dystopique, avec chaque jour son lot de polémiques intersectionelles. ». Et d’enfoncer le clou : « Toutes ces théories complétement folles nous reviennent en navette : elles ont vu le jour en France il y a cinquante ans avec la French theory, elles sont allées aux États-Unis ou elles se sont développées et reviennent aujourd’hui dans nos universités en version plus radicale ».

Une influence américaine déterminante

Selon un enseignant en droit à Science Po Paris, qui a accepté de témoigner sous anonymat, l’influence américaine est réellement déterminante dans ces dérives : « Les étudiants partent obligatoirement en troisième année à l’étranger. Ceux qui vont dans les universités américaines subissent là-bas une telle pression idéologique progressiste, qu’ils en reviennent complètement lobotomisés. ». Et donc prêts à imiter ce qu’ils ont vu faire sur les campus d’Outre-Atlantique. « Ils sont incultes, ils ne lisent pas ou peu, même les théoriciens dont ils se réclament. Ils ne les maîtrisent pas ! », tacle ce professeur.

Sous couvert de sciences sociales et de nouvelles pratiques politiques, on laisse ainsi se propager jusqu’au sein de la prestigieuse école, des théories fumeuses, mensongères, intolérantes, dangereuses et parfois carrément racistes.

Ceux qui en doutent peuvent constater ce que les progressistes ont fait de l’université d’Evergreen, aux États-Unis, dans l’État de Washington. En 2017, sous la pression d’étudiants progressistes et d’extrême-gauche, le campus universitaire a obtenu d’organiser une journée « sans Blancs » afin de lutter contre le prétendu « racisme systémique ». Les enseignants s’opposant à cette folie ont été poussés à la démission, comme l’explique l’un d’entre eux, Brett Weinstein.

Un retour d’expérience en forme de mise en garde dont ferait bien de tenir compte les dirigeants de Science-po, qui semblent ne plus maîtriser les ardeurs des plus extrémistes.

06/04/2021 - Toute reproduction interdite


Le campus du Evergreen State College à Olympia, Washington
© Gregg M. Erickson / Wikimedia commons
De Emmanuel de Gestas