À chaque série de règlements de comptes sur fond de trafics de drogue – comme ces dernières semaines à Marseille – la dépénalisation du cannabis pour lutter contre la délinquance revient dans les débats. Ce vieux serpent de mer progressiste est pourtant loin d’être la solution miracle…

La chronique politique de Roland Lombardi

À chaque règlement de comptes ou à chaque élection, les héritiers de Mai 1968 et du « jouir sans limite » nous ressortent l’argument selon lequel la consommation - et même la délinquance - baisseraient en cas de dépénalisation du cannabis.

Tout d’abord, les études scientifiques et les exemples d’États précurseurs sur lesquels ils s’appuient se révèlent peu convaincants et toujours sujets à caution. On peut allègrement trouver des éléments contradictoires avec d’autres travaux et comparatifs sérieux.

Le ministre de l’Intérieur Darmanin a raison de dire que la dépénalisation du cannabis serait « une défaite morale ». Un énième renoncement sociétal dont notre pays n’a vraiment pas besoin actuellement. Le locataire de la Place Beauvau a dû au passage faire grincer les dents de son collègue du ministère de la Santé, Olivier Véran, qui avant d’être ministre, était à l’Assemblée nationale un grand défenseur de la légalisation des drogues douces et des salles de shoot, comme d’ailleurs plusieurs membres de LREM…

Au-delà des mêmes ravages provoqués par le tabac et l’alcool à forte consommation (cancers, addiction…), il est à présent de notoriété scientifique que la prise de cannabis, même à petite dose, peut engendrer des dégâts cognitifs profonds et irréversibles comme des troubles de la coordination motrice, de la mémoire, de la concentration voire des problèmes psychiques et psychologiques graves. Pas étonnant, donc, que toutes les armées du monde livrent une guerre sans relâche – avec le plus grand mal – contre la consommation de stupéfiants chez leurs jeunes soldats…

Quant au raisonnement faisant de la dépénalisation la panacée afin de résoudre les problèmes liés à la criminalité, il émane généralement de responsables politiques encore déconnectés des réalités, ou de bobos rechignant à sortir de leurs cocons urbains pour se fournir en « shit » dans les quartiers chauds. Car cet argument ne tient pas une seconde au regard des faits et du terrain. Ceux qui vivent dans les cités ou les policiers l’affirment : légaliser le cannabis ne mettra nullement fin aux trafics et à ses corollaires. Les dealers écouleront toujours de la marchandise « détaxée » ou soi-disant de « meilleure qualité ». D’autres produits illicites seront toujours proposés, comme c’est déjà le cas avec l’héroïne, la cocaïne, le crack, les amphétamines et autres. Pire, les chiffres de la délinquance – qui ne sont déjà pas brillants – risquent même d’exploser avec la recrudescence d’autres phénomènes criminels plus violents : car-jackings, home-jackings, vols à main armée, extorsions, voire enlèvements contre rançon… Une dérive à la sud-américaine, donc. Et dans l’état actuel du pays, dans une société qui n’a plus rien à proposer comme alternative, des nombreuses zones de non-droit vont voir une possible prolifération de « barbus ».

Quelles solutions alors ?

Comme je l’ai déjà écrit : « La réponse sécuritaire et judiciaire doit être impitoyable avec les dealers, petits ou gros. Et au-delà d’actions fortes et nécessaires dans les domaines de l’éducation, de la formation, de l’emploi et du social, la lutte contre la drogue doit également passer par une refonte totale des mentalités, de la philosophie voire de la structure même de nos sociétés modernes ».

Les chiffres sont consternants : on compte en France plus de 1 million de consommateurs de cannabis réguliers et entre 4 et 5 millions de façon sporadique ; plus de 250 000 adeptes de la cocaïne plus ou moins réguliers, et près de 8 millions à titre occasionnel chez les 15-34 ans ! Un tel niveau de toxicomanie démontre l’étendue du problème.

Ainsi, « tant que la drogue - et surtout le cannabis - seront banalisés et qu’il y aura de la demande, il y aura des dealers ! Nos sociétés occidentales, ouvertes et consuméristes, qui ont perdu tout repère, tout sens des valeurs, en crise identitaire, sociale, économique, et qui stressées, se gavent de dérivatifs en tout genre et d’anxiolytiques, sont-elles prêtes à renoncer véritablement aux drogues ? Sans grands projets, grandes aventures ou grandes épopées, c’est peu probable ».

Pourtant, un exemple de réussite contre ce fléau existe. Il s’agit de l’Islande qui, en 20 ans, est parvenue à détourner ses jeunes – parmi les plus gros consommateurs de boissons alcoolisées d’Europe dans les années 1990 – de l’alcool, du tabac et des drogues ! Le pays a instauré un couvre-feu, promu le développement des pratiques artistiques et sportives. La compréhension de la chimie du cerveau ainsi que de la psychologie de la jeunesse sont, entre autres, les principaux leviers de l’efficacité remarquable de la méthode islandaise, qui a contribué à faire considérablement reculer la toxicomanie. Du jamais vue à l’échelle d’un pays. Et aujourd’hui, l’Islande est en tête de liste des États européens où les adolescents ont la vie la plus saine. Certes, l’île de l’Atlantique-nord ne compte que 360 000 habitants. Il semble également très compliqué de transposer intégralement une telle politique dans un pays plus grand. Mais cet ambitieux programme a au moins le mérite de démontrer qu’en politique comme ailleurs, la volonté c’est tout !

N'oublions pas non plus que les profits de la drogue s’élèvent, en France, à près de 3 milliards d’euros par an !

Qui osera s’attaquer à un véritable « système » qui a gangréné tout autant les échelons locaux qu’internationaux ? Dans un contexte économico-social plus qu’incertain, certains élus préféreront toujours le présent et tragique statu quo. Des élus qui ferment les yeux sur cette « sorte de nouveau caïdat, en version contemporaine et hexagonale », où les dealers se transforment parfois en agents électoraux, font vivre certaines familles, soutiennent les économies locales de plus en plus en difficulté, et assurent en définitive une sorte de paix sociale.

Quant au personnel politique actuel de l’État français, gestionnaire à la petite semaine, adepte du déni, de la com’ permanente, de la facilité, soumis aux idéologies déconstructrices et surtout aux lobbies, il ne faut rien attendre de lui. Personne dans cette caste n’aura la volonté ni le courage de se dresser sérieusement devant le trafic international de la drogue, ni demander des comptes à certains pays d’Afrique, d’Amérique du Sud ou au Maroc ni à l’Afghanistan ! Et bien entendu, encore moins à certaines banques !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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La police contrôle un conducteur et sa voiture lors d'une opération de sécurité à Marseille, le 22 novembre 2010
Anne-Christine Poujoulat/Pool/Reuters
De Roland Lombardi