Pour nombre d’analystes, la crise économique, sociale et politique n’en est qu’à ses prémices. Comment la France, qui apparaît plus fracturée que jamais, doit-elle se réinventer dans ce contexte incertain ? Comment peut-elle réconcilier Paris avec la province, les citoyens avec leurs élites dirigeantes ?

L’écrivain et essayiste Denis Tillinac, connu pour sa tendresse et son attachement à la France des territoires*, nous donne sa vision de ce que devrait être cette France d’après.

                                                                 Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

GGN : Si la crise sanitaire du Covid-19 semble se terminer, une crise économique et sociale d’une grande ampleur se profile. Comment appréhendez-vous le monde, mais aussi la France d’après ?

Denis Tillinac : Le malaise révélé par le phénomène des Gilets Jaunes risque de resurgir, avec une aggravation du discrédit des élites et une crise politique sur fond de lutte des classes radicalisée. Mais l’issue est imprévisible.

GGN : En France, sur quelles bases culturelles bâtir « le monde d’après » ?

Denis Tillinac : Mieux vaudrait revenir au monde d’avant et renouer avec l’héritage gréco-latin et judéo-chrétien de la France. Le « monde d’après », personne ne le désire.

GGN : Plus profondément, dans une France archipelisée et fracturée, la crise fait ressortir l’exigence de Commun pour nous rassembler. Mais comment parvenir à nous unifier ?

Denis Tillinac : Il faut qu’au sommet de l’État, la France soit réaffirmée comme entité indépassable et non brouillée dans un discours européiste, régionaliste ou mondialiste.

GGN : Durant cette crise, nous avons pu observer une nette différence entre un État ayant renoncé à ses fonctions stratégiques et des collectivités locales obligées de faire preuve d’inventivité pour pallier ces carences. Quelle réorganisation administrative pour la France de demain ?

Denis Tillinac : Un État fort mais recentré sur le régalien, des communes et des départements centrés sur l’action et le lien de proximité. Rien d’autre !

GGN : Vous avez beaucoup écrit sur votre région, la Corrèze. Durant ce confinement, beaucoup d’habitants des grandes métropoles sont venus trouver refuge à la campagne. Est-ce selon vous le prélude à un réenracinement massif ?

Denis Tillinac : Une politique d’aménagement du territoire ambitieuse est une nécessité urgente. Pour le moment, les villes moyennes et la ruralité ne bénéficient pas d’une aspiration vague, mais très profonde, à un réenracinement, faute de vitalité économique. Seul y remédiera une volonté politique relayée par l’État. Et surtout pas par les régions.

GGN : Nous célébrons cette année le général De Gaulle à travers trois anniversaires ; comment sa vision, sa réflexion et son action peuvent-elle contribuer à envisager la France d’après ?

Denis Tillinac : Nous aspirons tous à rencontrer un chef qui ait du caractère, de la tenue, une parole rare et solennelle, une polarisation sans idéologie sur les intérêts du pays et surtout le sens de la mémoire longue de notre peuple.

GGN : François Mauriac disait de Charles De Gaulle : « Un fou a dit « Moi, la France » et personne n’a ri parce que c’était vrai » ; qui incarnera la France de demain ?

Denis Tillinac : Celui qui incarnera les vertus gaulliennes viendra, ou pas, après un renouveau intellectuel et spirituel. On peut l’espérer car nous sommes au bout de tous les rouleaux du nihilisme. Pour dire « La France, c’est moi », et être cru, il faut avoir, au préalable, lu Chateaubriand et Péguy, et accepté d’être inactuel.

* Le Sénat lui a décerné le prix annuel de l'Enracinement-Simone Weil en Février 2020

24/05/2020 - Toute reproduction interdite


L'écrivain, éditeur et journaliste français Denis Tillinac au Salon du livre Amerigo Vespucci, lors du 20e Festival international de géographie à Saint-Dié-des-Vosges
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De Emmanuel de Gestas