Ils ont jailli sur les écrans français comme des météores dont les parcours singuliers devaient ringardiser le « cinéma de papa ». Or, s’ils se sont imposés comme des figures nouvelles, ils ont aussi fait le lien avec leurs aînés tout en participant à la mutation de la production française si dynamique pendant ces « trente glorieuses ». Héros des jeunes et moins jeunes hommes, idoles des jeunes et moins jeunes femmes, que peuvent-ils bien représenter aujourd’hui pour une génération si prompte à juger le passé à l’aune de son présent ?

La chronique cinéma de Lionel Lacour.

« La nouvelle vague je sais ce que c’est. Avant la guerre, c’était moi ! » Voici comment Jean Gabin parlait alors qu’il tournait en 1962 Un singe en hiver avec un certain Jean-Paul Belmondo qui s’était révélé au monde dans À bout de souffle de Jean-Luc Godard. Or Gabin représente tout ce que la fameuse Nouvelle vague déteste. Ainsi, dès son tout début de carrière, Belmondo s’affranchit de la tutelle de ce courant cinéphilique, très moderne, très « progressiste » comme on le dirait aujourd’hui, pour travailler avec ceux qui représentaient le passé pour Truffaut ou Chabrol mais qui attiraient les spectateurs dans les salles. Henri Verneuil ne fit d’ailleurs pas que rassembler Belmondo et Gabin. Un an après, c’est au tour de l’autre star montante du cinéma français de jouer aux côtés du patriarche dans Mélodie en sous-sol. Révélé par René Clément dans Plein soleil et par Lucchino Visconti dans Rocco et ses frères en 1960, il n’est pas issu de la Nouvelle vague mais il représente déjà un cinéma plus intellectuel. Et comme Belmondo, de deux ans son aîné, il comprend instinctivement l’opportunité qui lui est offerte de partager l’affiche avec un tel monstre sacré.

Deux carrières qui explosent donc en 1960 mais ces deux jeunes premiers ont des origines bien différentes. Jean-Paul Belmondo descend d’une famille d’artistes, son père est un sculpteur de renom et il a voulu devenir comédien, ratant triomphalement son entrée à la Comédie française. Alain Delon est quant à lui d’origine très modeste, il part combattre à 17 ans en Indochine avant de revenir en France pour devenir acteur presque par hasard. Mais une même rage animale semble les animer et leurs carrières vont croiser régulièrement les mêmes auteurs, les mêmes réalisateurs. Verneuil, Giovanni, Audiard, bien sûr. Mais Melville surtout qui apporte à chacun de ces deux acteurs des rôles qui allaient les ancrer définitivement comme des stars du cinéma français. C’est Léon morin, prêtre pour Belmondo et Le samouraï pour Delon. Les Français les reconnaissent. Ils sont jeunes. Rebelles. Ils s’opposent mais sont complémentaires. Monsieur Klein est pensé pour Belmondo ? C’est pourtant Delon qui le magnifie en 1976. Avec tant de chassés croisés, il fallait bien que les deux se retrouvent un jour à l’écran. Certes René Clément les a associés dans Paris brûle-t-il ? en 1966 mais ils ne jouent jamais ensemble. C’est donc Jacques Deray, le cinéaste de La piscine avec Delon qui les associe dans Borsalino en 1970. Pour le meilleur puisque le film triomphe en salle. Et pour le pire puisqu’une brouille autour d’un nom de trop sur l’affiche, celui de Delon producteur sépare les deux nouveaux rois du cinéma français. Même dans cette guerre d’ego, ils incarnent ce que les Français désirent en cette apogée pompidolienne: une France dont les leaders se battent pour être les meilleurs.

C’est que les deux acteurs ne manquent pas de testostérone ! Et en ces années 1970, loin des standards actuels, leur virilité s’exacerbe ! Ils aiment la boxe au point d’en faire pour Belmondo, de jouer les boxeurs pour les deux ou encore de produire des combats pour Delon. Les rôles qu’ils interprètent sont tout en muscles. Et si Gabin giflait, eux tirent avec des flingues ou frappent de leurs poings leurs adversaires. Et puis il y a les femmes. Les plus belles actrices sont leurs partenaires et tombent toutes amoureuses d’eux dans leurs films. Claudia Cardinale, Jacqueline Bisset ou Ursula Andress ont joué avec eux. Et si leurs gifles de machos ont pu émailler ici ou là des séquences de leurs films, les cinéastes ne manquaient pas de les ramener à plus d’humilité. Truffaut fait de Belmondo une marionnette dans les mains de Deneuve dans La sirène du Mississippi et la même année, Romy Schneider joue la fausse soumise face à Delon complètement sous son emprise dans La piscine. La virilité oui, mais face à des femmes plus libérées aussi. Et leur image de French lover va dépasser évidemment les frontières. De l’écran d’abord, et les conquêtes féminines des deux vont régulièrement faire la « une » des revues people jusque dans les années 90. À l’international ensuite car Delon et Belmondo représentent dans le monde entier ce qu’était un homme « made in France » avec les deux facettes : beauté parfaite et regard ténébreux pour Alain, visage plus cabossé et attitude gouailleuse pour Jean-Paul. Le tout sur des corps d’athlètes savamment mis en valeur sur pellicule. Un affront pour les autres comédiens ! Mais une fierté pour des Français d’être représentés par de tels acteurs dans le monde entier.

Les années 80 sont la décennie bascule. Ils capitalisent sur leur image de « durs » et ils font recette. Si Belmondo s’est tourné davantage vers la comédie, prolongement de ses films des années Philippe de Broca comme Le magnifique, Delon joue le solitaire, le révolté, comme dans le film d’Alain Cavalier L’insoumis. Ils occupent néanmoins le même terrain, celui du film viril, de moins en moins en finesse, attirant en salle ceux qui les ont vu à leurs débuts. Les plus jeunes spectateurs les délaissent pour leurs remplaçants, Lanvin ou Giraudeau par exemple. Mais la mode du mâle ne fait plus vraiment recette.

Déjà une masculinité plus ambiguë, plus complexe se fait jour. Luchini séduit désormais davantage dans sa fragilité. Les machos sont moqués et ceux des années 70 qui n’incarnaient pas ce type de personnage occupent désormais davantage l’écran que ces deux monstres. Noiret ou Rochefort, autrefois écrasés par la virilité de Belmondo et Delon, voient s’ouvrir à eux une nouvelle carrière quand ceux-là deviennent parfois des caricatures d’eux-mêmes à l’écran. Bébel tourne Le professionnel et d’autres polars à l’identique. Delon joue Delon dans Parole de flic ou Le battant.

Belmondo s’efface alors progressivement, revient à des rôles moins physiques, tourne avec Klapisch, quand Delon joue un Casanova sur le retour. Un ultime baroud d’honneur les réunit en 1998 dans 1 chance sur 2 avec Vanessa Paradis. Mais leur temps est passé et le film est désormais trop cher pour être rentabilisé. Et les fans de Vanessa ne veulent pas voir un film de vieux. En 2001, Belmondo est victime d’un accident cérébral qui le handicape au point de ne plus pouvoir parler pendant deux ans. Delon en est effondré. Il tourne Astérix aux Jeux Olympiques en 2008 pour incarner César. « Ave moi » lance-t-il à son miroir. Sorte d’au-revoir à son personnage, à sa carrière d’acteur.

Aujourd’hui, les deux monstres sacrés voient la France les oublier peu à peu.

Si Gabin incarnait la jeunesse des années 30, eux étaient les stars de la période d’une grandeur retrouvée de la France, au moins culturellement. Mais ils partageaient les mêmes valeurs avec le héros de Pépé le Moko. Or quoi de commun entre ces deux générations et celle pour laquelle faire preuve de virilité est radioactif, surtout quand certains en sont à se poser la question de la sous-représentation des personnes trans à l’écran ! Leur crédit artistique est désormais dévalué puisque désormais tout se juge à l’aune du présent. Si bien que tout ce qui semblait révolutionnaire avec Belmondo n’est plus vu que par le prisme d’un progressisme inquisiteur refusant de comprendre que ces monstres ont permis de passer du cinéma de papa au cinéma d’auteur. Les relations entre les hommes et les femmes dans ces films machos peuvent aujourd’hui être risibles. Cela suffit à rejeter ce cinéma en faisant table rase du contexte. En oubliant que ce même Alain Delon qui giflait Annie Girardot devenait un type paumé face à Nathalie Baye dans Notre histoire en 1984, à l’opposé des rôles qu’il incarnait avant. La même année, dans l’adaptation cinématographique de la pièce Joyeuses Pâques, Belmondo s’auto-ridiculise dans son rôle de dragueur face à une Marie Laforêt meneuse du jeu et la jeune Sophie Marceau en jeune pas si ingénue.

À l’automne de leur vie, comme disait Gabin dans la chanson Je sais, Belmondo et Delon ne semblent donc plus faire partie du paysage du cinéma français. Les documentaires leur étant consacrés ressemblent déjà à des nécrologies. Surtout celle d’une France parfois exubérante, ou misogyne, mais qui a aussi permis l’émergence d’actrices majeures du cinéma.

Peu importe. Leur histoire, leur carrière sont liées à une période honnie de la France par une génération qui ne se sent jamais redevable d’un passé forcément coupable de ne pas être le présent.

Que reste-t-il de Delon ? Un facho réduit à ses quelques mots sur Le Pen mais qui a produit Deux hommes dans la ville, plaidoyer contre la peine de mort quand lui était pour ?

Et de Belmondo ? Des pirouettes et des cascades. Au mieux. Sa filmographie avec Resnais, Lelouch, Malle, Chabrol et tant d’autres sera balayée. L’influence que ces acteurs ont pu avoir, y compris hors de France, est effacée de la mémoire des plus jeunes.

Sauf miracle, la rupture avec la France qu’ils ont incarnée est déjà consommée. La nouvelle génération d’artistes les oublie. Pour ne pas dire les méprise.

Pas sûr que Delon et Belmondo auraient de toute façon envie de tourner avec les protagonistes de la mascarade des derniers César. Ils ne sont plus du même monde.

08/04/2021 - Toute reproduction interdite


Jean-Paul Belmondo et Alain Delon posent pour les photographes à leur arrivée au théâtre "Schauspielhaus" de Berlin, le 10 février 1998;
© Reinhard Krause/Reuters
De Lionel Lacour