Trois villes, trois histoires différentes : Roubaix et Strasbourg deviennent des terres où l’influence de l’islam turc se déploie. À  Saint Léger de Fougeret près Château Chinon, dans le Morvan - à cheval sur les quatre départements de la Bourgogne - les Frères musulmans rayonnent quant à eux depuis une école coranique, l’IESH. Entre discrétion et entrisme, la stratégie reste la même : implanter un islam rigoriste en ringardisant les modérés et les progressistes.

Une enquête exclusive de Yannick Lefront et Francis Mateo

De son passé industriel, avant tout orienté vers les activités textiles, Roubaix conserve un souvenir surtout patrimonial. La fermeture de ses usines et sa reconversion économique axée sur le tertiaire continuent de broyer emplois et familles. En cause : le manque de formation, avec 46 % de la population active n’ayant aucun diplôme, mais aussi un repli communautaire difficile à enrayer et un défaut criant d'intégration. En 2015, la proportion d’immigrés dans la population atteignait 20 % d'après l'Insee, dans cette ville qui flirte avec les 100 000 habitants, avec plus de la moitié de ces étrangers en provenance du Maghreb. Mais la difficulté d'assimilation est tout aussi complexe dans les familles installées depuis plusieurs générations sur le territoire. Et tellement criante que l’État a fini par demander un rapport, remis au Premier ministre Édouard Philippe en juin 2019. Cette étude de plus de 200 pages analyse la deuxième ville de la métropole lilloise à partir de données statistiques factuelles : la composition de la population, l’éducation, l’accès au soin, et la cohésion sociale. Le rapport fait surtout le constat amer d'un manque d'intégration dans cette ancienne capitale du textile. Plus de 40 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. L’école n’est plus un refuge de la République, malgré le programme de réseau d’éducation prioritaire renforcé. Les déscolarisations et les décrochages scolaires sont légion. L’école à la maison explose, avec une augmentation de 208 % entre la rentrée de 2011 et celle de 2018. Un phénomène d'autant plus préoccupant que, dans le même temps, l’Éducation Nationale s'inquiète de la déscolarisation des élèves issus de familles musulmanes. Et c’est sur ce terreau de paupérisation et de repli sur soi que l’islamisme radical prospère.

Le drapeau turc flotte sur Roubaix

La ville compte, officiellement, huit mosquées. Toutes ne prônent évidemment pas un islam rigoriste, mais au moins une est ouvertement salafiste. Et en moins de dix ans, trois nouvelles mosquées sont sorties de terre à Roubaix. Parmi elles, la mosquée Eyyub Sultan. Construit par l’association Franco Turque de Roubaix, pour un coût estimé entre 6 et 10 millions d’euros, l’édifice est l’un des plus grands de la région. Son minaret culmine à 21 mètres. Sa réalisation a été facilitée par les différentes municipalités. D’abord Pierre Dubois (PS), auteur du schéma directeur des lieux de culte. Puis son successeur, Guillaume Delbar (UMP) a continué la démarche en aidant les responsables à présenter un projet pouvant être accepté par l’architecte des bâtiments de France et compatible avec le plan local d’urbanisme… Recep Tayyip Erdogan a lui aussi été très bienveillant sur ce projet. Il faut dire que ce type de mosquée est de première importance pour la Turquie. En effet, les prêches transcrivent littéralement l’opinion du pouvoir turc à la diaspora résidant en France. L'imam détaché reçoit les textes directement du ministère turc des Affaires religieuses… Cette utilisation de la religion comme outil de propagande diplomatique est en plein essor. Notamment, avec les tensions entre la France et la Turquie. En attendant, cet entrisme diplomatique reste légal, et le drapeau turc flotte sur Roubaix depuis la coupole de la mosquée Eyup Sultan, l’une des plus importantes de la communauté turque française.

Strasbourg, concurrence entre Turcs

Strasbourg est certainement le cas d’école permettant de comprendre au mieux les luttes d’influences de l’islam en France, et les stratégies offensives des courants les plus rigoristes. Des concurrences dépassant largement les seuls intérêts religieux. Est-ce sa proximité avec l’Allemagne ? Son rôle central au sein de l’Union européenne ? Le concordat religieux alsacien permettant une laïcité à deux vitesses et donc d’offrir un terrain d’épanouissement aux rigoristes de tous bords ? Strasbourg devient une vitrine pour les musulmans, mais aussi pour les islamistes heureux de ce coup de projecteur européen.

Les musulmans turcs de l’association Milli Görüş y ont défrayé la chronique au printemps dernier avec la subvention de 2,5 millions d’euros que la mairie a failli leur octroyer pour continuer les travaux de construction de la mosquée Eyyûb Sultan. Si les travaux arrivent à leur terme, elle pourrait être la plus grande mosquée d’Europe ! Pour l’instant, le chantier tourne au ralenti. Seules les façades sont montées, accompagnées d’échafaudages. Il faut dire que Milli Görüş a vu les choses en grand. Très grand même ! Avec une enveloppe pour les travaux estimée à près de 32 millions d’euros. Milli Görüş est une association, siégeant au Conseil français du culte musulman, qui a refusé de signer la « charte des principes pour l’islam de France », refusant ainsi de reconnaître la compatibilité entre l’islam et les valeurs de la République. Milli Görüş prône un islam radical, et gère plus de 70 mosquées avec près de 10.000 fidèles. « Ils sont très conservateurs », confirme Jean Marcou, professeur à Sciences-po Grenoble et spécialiste de la Turquie contemporaine, cité par le Parisien : « Par exemple, pour eux la femme musulmane ne peut exercer que certains métiers, ou ils ne sont pas forcément défavorables au port de la burqa. Ils ont le même projet que les Frères musulmans : faire de l'islam politique. » Milli Görüş est également nationaliste. Depuis que les Turcs vivant à l’étranger ont le droit de participer aux élections, le président Recep Tayyip Erdogan utilise ainsi les mosquées de Milli Görüş pour asseoir un peu plus son influence en Occident.

L’Islam comme prétexte diplomatique

La mosquée Eyyub Sultan n’est cependant pas la première offensive de l’islam turc à Strasbourg. La Ditib Strasbourg, l’union turco-islamique des affaires religieuses du Grand-est, s’est intéressée à la capitale alsacienne dès 2010. Sous statut d’association de droit local, l’organisation est sous la tutelle directe d’Ankara et elle est directement rattachée au Premier ministre turc. À ce titre, c’est un fonctionnaire de la Diyanet, qui préside la Ditib Strasbourg. Elle gère plus d’une soixantaine de mosquées dans le Grand Est. L’association a un objectif : développer un grand campus islamique à Strasbourg. Elle a déjà sa mosquée, et cinq immeubles. L’ancienne municipalité socialiste a été très bienveillante vis-à-vis de ces projets. Elle a modifié en 2012 le PLU du quartier de Hautepierre, là où la Ditib voulait ouvrir sa mosquée. Un hôtelier voisin du futur lycée de la Ditib ne voyait pas d’un bon œil cette ouverture ? Ditib lui rachète le bâtiment, et la ville de Strasbourg lui trouve même un nouveau terrain.

Comment est financée cette association fonctionnant avec un budget annuel estimé à 500.000 euros avec dix employés ? Directement par les réseaux économiques turcs des autres Ditib présents partout en Europe. Mais alors qu'elle était apolitique et ne s’occupait auparavant que de l’islam turc, la Ditib est considérée désormais comme un véritable relais de l’AKP en France, le parti d'Erdogan. Ce changement de cap s’accompagne d‘une convergence des luttes avec le frère ennemi Milli Görüş. L’objectif pour Recep Tayyip Erdogan ? Accroître son influence dans l’Union européenne, et notamment dans des villes symboles comme Strasbourg. La finalité étant, pour le président turc, de pouvoir réaliser son rêve : devenir le trait d’union entre occident et la sphère des pays musulmans. Être incontournable diplomatiquement et redonner un rôle central à la Turquie, tout en imposant en France un islam rigoriste.

Saint-Léger-de Fougeret, la base arrière des Frères musulmans

Perdue dans la verdure du Morvan nivernais, à quelques kilomètres de Château-Chinon en descendant les lacets de bitume direction Autun, l’école coranique créée par l’ex-UOIF en 1992, de son vrai nom Institut européen des sciences humaines, ne se fait pas remarquer dans la quiétude de l’ancien fief de François Mitterrand. Peu de personnes se plaignent de cette cohabitation. Dans le village même de Saint-Léger, tout semble se passer pour le mieux. Même si les sourires et les paroles de façade peuvent être trompeurs. Pourquoi la branche française de l'organisation islamiste des Frères musulmans a-t-elle décidé de s’installer ici, loin de tout ? Le calme, la discrétion des habitants ? Danielle Mitterrand aurait joué un rôle primordial dans leur installation. Ce coup de pouce de la Première dame de l’époque a-t-il été la clé ?

Depuis très longtemps, la Bourgogne, et particulièrement le Morvan, se sont trouvés aux carrefours des échanges commerciaux et des pouvoirs. Les Celtes avaient leur capitale Bibracte, située entre Autun et Saint-Léger de Fougeret. Le Morvan lui-même, son granite et ses forêts épaisses, donne naissance à un grand nombre de légendes. Le roi Arthur ne serait-il pas enterré du côté d’Avalon, sur le versant icaunais du Morvan, au pied de Vézelay, la fameuse colline éternelle, d’où a été lancée la première croisade ? Aujourd’hui, la Bourgogne conserve cet aspect de nœuds d’échanges. Les autoroutes et les TGV confèrent à ce coin de France une certaine discrétion ainsi qu’une place centrale. À 1h30 de Paris en TGV depuis Dijon, la Suisse et Genève sont à moins de deux heures. Même temps de trajet pour se rendre à Lyon… Ce qui permet aux Frères musulmans d’irriguer les territoires depuis le Morvan. Ainsi, plusieurs responsables de l’IESH résident à Nevers.

Islamistes en habits d'écolos

C'est à Dijon, et plus précisément à Quetigny, que se trouve Mohamed Ateb, imam autoproclamé d’une des mosquées de l’agglomération. C’est ce dernier qui, l’an passé, en pleines émeutes urbaines entre communautés tchétchènes et maghrébines, avait négocié le calme depuis sa mosquée. C’est le même Mohamed Ateb qui devient, depuis des années, l’interlocuteur privilégié de François Rebsamen. Le maire de Dijon et ancien ministre de François Hollande croyant que Mohamed Ateb est le relais institutionnel des musulmans. Cet imam organise tous les ans, hors Covid, les Journées du savoir. Un événement où se pressent les élus locaux de tout bord. Mohamed Ateb invite du beau monde. À commencer par Abdallah Bin Mansour, invité d'honneur des Journées du savoir de 2014, qui a été dirigeant de la FOIE (Federation of Islamic Organisations in Europe) de 2014 à 2018, vitrine européenne des Frères musulmans. On le trouve aussi en présence de Karim Menhoudj, figure de l’UOIF et proche des Frères.

Autres exemples des liens entre Mohamed Ateb et des proches de l’organisation islamiste : En 2016, ce dernier modère une table ronde pendant le colloque annuel de l'UOIF. Autour de lui, Larbi El Bichri, conférencier et enseignant à l’Institut Européen des Sciences Humaines (IESH) - un centre de formation à la théologie islamique lié à l’organisation des Frères musulmans implanté en Bourgogne - et Ahmed Jaballah, conférencier et doyen de l’IESH de Paris.

Depuis Saint-Léger de Fougeret, l’IESH peut aussi surveiller les activités de l’Îlot des Combes. Le site se présente lui-même comme un tiers lieu. C’est-à-dire un endroit où il est possible de mêler plusieurs activités. Situé sur les flancs du Morvan de Saône-et-Loire, entre Autun et le Creusot, il est possible d’y découvrir un rapport particulier à la nature. L’îlot des Combes travaille entre autres avec le mouvement Colibris fondé par Pierre Rabhi. Mais l’Îlot des Combes est surtout en lien étroit avec la sphère des Frères musulmans en étant régulièrement invité aux rendez-vous annuels, au Bourget, de l’ex UOIF. Une relation étonnante entre permaculture - phytothérapie - apiculture et un mouvement islamiste dont les théoriciens et pères fondateurs tels Seyed Qutb ou Youssef al Qardawi ont appellé au meurtre des Juifs et des homosexuels ! En fait, l’Îlot des Combes est comme un laboratoire permettant aux Frères musulmans d’investir le champ de l’écologie en toute discrétion. Un autre moyen dans la stratégie d'implantation des islamistes !

29/06/2021 - Toute reproduction interdite


Des musulmans accomplissent la prière du vendredi dans une mosquée du centre de Roubaix, dans le nord de la France, le 11 décembre 2009.
© Pascal Rossignol/Reuters
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