Henri-Christian Giraud publie une nouvelle version enrichie de son ouvrage sur de Gaulle et les communistes chez Perrin. Le petit-fils du général Giraud y explore les relations entre de Gaulle et Staline dès 1940. Il révèle les accords secrets qui ont conditionné l'issue de la guerre, jusqu'au sort de l'Europe sur toute la seconde moitié du XXème siècle.

                                                                    Entretien conduit par Francis Mateo

GGN : Qu'est-ce qui justifiait la réédition de votre livre sur de Gaulle et les communistes ?

Henri-Christian Giraud : Cette édition a été largement augmentée à la faveur des nouvelles archives issues des anciens services secrets soviétiques, qui confirment la thèse de l'alliance entre De Gaulle et Staline pendant la seconde guerre mondiale. Parmi les nouveaux éléments de cette « relation directe », secrètement établie à partir du 25 juillet 41 à la demande de de Gaulle : l'implication du colonel du NKVD Ivan Agayants, également connu sous son pseudonyme Avalov, l'un des espions soviétiques les plus éminents. C'est dire l'importance que Staline accordait à ce rapprochement avec de Gaulle, qui s'établit d'ailleurs dans le plus grand secret dès la fin de l'année 1940 en pleine période du pacte germano-soviétique.

GGN : À quel prix ?

Henri-Christian Giraud : De Gaulle accepte les deux conditions majeures imposées par Staline, à commencer par la réintroduction du parti communiste sur la scène politique française, qui culminera avec l'arrivée de cinq ministres communistes au gouvernement provisoire dès 1944. Une option à laquelle même Léon Blum s'était refusé à l'époque du Front populaire ! Il faut donc mesurer l'ampleur de cet événement inédit et presque contre-nature. D'autant que jusqu’en juin 1941, le parti communiste joue la carte de la fraternisation avec l'occupant nazi, conformément au pacte germano-soviétique. La deuxième exigence de Staline, c'est l'ouverture d'un second front « le plus à l'ouest possible », de préférence dans le nord de la France, contre l'avis de Churchill, et plus tard du général Henri Giraud, qui sont de leur côté partisans d'une offensive sur le Danube. Mais tous deux ignorent évidemment le pacte secret entre de Gaulle et Staline.

« Aberration stratégique »

GGN : Quelles sont les conséquences de cette alliance sur le déroulement de la guerre et les lendemains du conflit ?

Henri-Christian Giraud : C'est d'abord l'élimination du général Giraud et de sa stratégie d'attaque vers Vienne et Berlin à partir de l'Italie reconquise, qui va à l’encontre des visées de Staline. De Gaulle va ainsi évincer politiquement Giraud en l’excluant du CFLN (1) puis l’évincer militairement en supprimant - en pleine guerre ! - le poste de commandant en chef juste avant la prise de Rome, le 4 juin 1944. Cette éviction et le démantèlement du Corps expéditionnaire français commandé par Juin, vont aboutir à cette aberration stratégique : le rapatriement des troupes alliées sur l'Algérie, pour les relancer en Provence deux mois plus tard, alors qu'il suffisait de foncer directement vers le Danube depuis l'Italie selon les plans de Giraud. On peut regretter cette offensive danubienne qui aurait pu mettre fin à la guerre un an plus tôt, et qui aurait empêché la mainmise de Staline sur toute l'Europe centrale et orientale.

GGN : Qu'est-ce qui a motivé De Gaulle dans cette alliance risquée avec Staline ?

Henri-Christian Giraud : Je suis partagé entre deux diagnostics des grands observateurs de l'époque. D'un côté, Jean Pierre-Bloch écrit : « Il n’est pas impossible qu’il (de Gaulle) ait rêvé d’être pour la France ce que Tito devait être pour la Yougoslavie et de construire le socialisme pourvu qu’il garde le pouvoir » (2). À l'opposé, Raymond Aron pense que « le général de Gaulle ne comprit jamais la vision du monde et les ambitions des hôtes du Kremlin » (3). La vérité est sûrement entre les deux jugements, mais je finis par me rallier plutôt à Jean Pierre-Bloch, parce que j'imagine mal de Gaulle ignorant la nature révolutionnaire et conquérante du régime soviétique. Pour autant, de Gaulle est un homme du XIXe siècle par certains aspects, et en ce sens il raisonnait d'un point de vue purement national, loin des idéologies du XXème siècle. Voit-il à tort dans l'Union soviétique une simple résurgence de l'empire russe ? C'est possible. Et c'est une vision qui peut avoir influencé son alliance avec les communistes.

(1) De Gaulle et Giraud sont tous deux fondateurs et coprésidents du CFLN (Comité Français de la Libération Nationale)

(2) Le temps des méprises, éd. La Table Ronde (1969)

(3) Extrait d'un article de L’Express du 15 avril 1983

27/10/2020 - Toute reproduction interdite


Henri-Christian Giraud
Solanum photographistes
De Francis Mateo