David Lisnard est maire LR de Cannes. Pour Fild, il livre ses solutions d’élu de terrain pour redresser la France, à travers trois prismes : la liberté, la responsabilité, et la culture.

Entretien conduit par Emmanuel de Gestas.

Fild : Dans une tribune très remarquée dans Le Figaro en novembre dernier, vous dénonciez la folie bureaucratique française. Plaidez-vous pour le retour à un État stratège et non omnipotent ?

David Lisnard : Je fais un constat simple parce qu’observable au quotidien. La France détient le record de l’OCDE des prélèvements obligatoires, impôts et charges, et de la dépense publique. Et en même temps, il y a une désagrégation des services essentiels, ceux du ressort de l’ État, pour lesquels il a été inventé, notamment la justice et la sécurité, ou encore la santé. Face à la dégradation de cette organisation qu’est l’État, j’essaie c’est de trouver les voies du renouveau. Je plaide pour un État non pas nécessairement stratège, mais simplement capable d’assumer ses missions. Il faut qu’il retrouve sa capacité à faire, et à moins entraver la société. C’est une démarche de performance publique. Comment continuer d’accepter qu’à dépenses équivalentes, par exemple dans l’enseignement, - un sujet qui me tient particulièrement à cœur - en France et en Allemagne, les enseignants français gagnent 30% de moins que leurs collègues allemands ? Quelle est la différence ? C’est la bureaucratisation, les effets de surcoûts administratifs, et parfois le manque de temps de travail. Idem pour l’hôpital, où nous avons les mêmes dépenses en France et en Allemagne. Nous avons moins de lits de réanimation, moins de soignants, et des salaires plus faibles. Cependant, en France, les frais administratifs sont 30% supérieurs à ceux de nos voisins d’outre-Rhin.

Fild : Dans cette même tribune, vous demandiez que l’État fasse davantage confiance aux maires. Pourquoi ?

David Lisnard : Tout cela révèle le renversement dans lequel nous sommes en France, où l’on prête à l’État une sorte de volonté, comme s’il était doté de conscience. En France, l’État est important. Il est la colonne vertébrale de notre pays depuis Hugues Capet. Ceci étant dit, dans une démocratie, il reste l’expression de la volonté du peuple. Donc déjà, demander à l’État sa confiance, c’est lui prêter une sorte d’omniscience. Moi je ne suis pas dans cet esprit-là. Je crois à la subsidiarité. L’État doit se concentrer sur les missions qui sont les siennes, c’est-à-dire l’édiction de règles justes mais pas excessives, ainsi que de leur respect, c’est-à-dire l’exercice de l’autorité contre ceux qui trichent. Or, nous avons une matrice inversée depuis une quarantaine d’années, notre République est devenue la République des Cerfa (centre d’enregistrement et de révision des formulaires administratif, NDLR). Je le vois très bien en tant que maire : pour installer un panneau solaire ou un skate-park quelque part, je dois attendre l’autorisation du ministère de l’Intérieur, etc. L’abus et l’usage sont indissociables. Dès qu’il y a de l’usage, il y a toujours, hélas, de l’abus. Il y a deux façons de réagir face à ces abus : la façon libérale-démocrate, c’est-à-dire en édictant des règles et en réprimant ceux qui ne les respectent pas, et une façon bureaucratique, qui consiste à réprimer et restreindre l’usage. C’est exactement ce qui est en train de se passer en France. L’ État, défaillant dans sa capacité à sanctionner les abus de quelques-uns, restreint et pénalise l’usage pour tous. Si l’on veut régler les problèmes, il faut recréer du civisme. C’est-à-dire de la responsabilité dans l’espace public, car c’est ce qui va recréer de la confiance. Car l’infantilisation dans laquelle nous sommes depuis quarante ans, et qui s’est accélérée ces derniers mois, crée de la défiance.

Fild : Vous êtes ferme sur les questions régaliennes et sécuritaires, et notamment sur la question migratoire. Faut-il des quotas d’immigration comme le propose votre parti, ou faut-il plutôt arrêter, voire inverser ces flux migratoires ?

David Lisnard : Ce n’est pas contradictoire. Les quotas d’immigration étaient déjà une proposition de François Fillon, et visent à limiter et réduire fortement l’immigration qui a explosé ces derniers mois. Les chiffres sont éloquents. Il faut revenir à la raison sur le plan quantitatif, et au moins diviser par six ou sept l’immigration légale. Il faut aussi expulser réellement les immigrés illégaux, ce qu’on ne fait malheureusement plus en France depuis bien longtemps. Cela permet d’avoir une approche qualitative, sur le choix des personnes que l’on veut et que l’on peut accueillir, et d’avoir une vraie politique d’intégration et d’assimilation. Aujourd’hui, nous perdons sur tous les tableaux. Nous avons eu environs plus de vingt lois sur l’immigration depuis trente ans. On surenchérit, on roule des mécaniques. Mais les règles ne sont pas appliquées. Or, il n’y a pas de société, et à fortiori de société démocratique, sans règles d’accueil claires. Cette volonté de réguler l’immigration, comme le font certains pays comme le Danemark, est extrêmement prégnante et forte au sein de la société française, y compris de la part d’immigrés bien intégrés. Au début des années 2000, il y avait déjà une forte immigration, avec 150 000 titres de séjour légaux. En 2019, sous Emmanuel Macron, nous sommes passés à 277 000 titres de séjour, soit presque le double ! Idem pour les déboutés du droit d’asile, dont 95 % ne sont pas expulsés. Pour régler ces problèmes, il est nécessaire de retrouver de la souveraineté. Je suis attaché à l’ État de droit, mais je ne veux pas en faire une relique fossilisée qui serait soit synonyme d’impuissance, soit synonyme d’obstruction à la souveraineté populaire.

Fild : L’État régalien est-il en danger ? Comment le préserver ?

David Lisnard : C’est une question essentielle. Il suffit de discuter avec des magistrats, des gardiens de prison, ou des policiers, pour voir qu’il y a un mal-être. De même pour des fonctions non-régaliennes comme l’enseignement. L’État, à force de vouloir s’occuper de tout, s’occupe mal de ses missions de base. Depuis cinquante ans, l’évolution du poids des dépenses de l’État par rapport à la richesse a augmenté dans tous les domaines, notamment dans les dépenses sociales. Alors que sur le régalien, en particulier intérieur, c’est-à-dire sécurité-police-justice, et extérieur, comme la diplomatie, il y a eu une forte baisse, non seulement en valeur relative, mais également en valeur absolue. L’État s’occupe trop de ce qui ne le regarde pas, et pas assez de ses missions essentielles. Beaucoup d’agents de l’État, de ceux de terrain jusqu’aux haut fonctionnaires, s’inquiètent de cette dérive et veulent le redressement de l’autorité de l'État. Montesquieu disait : « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires » (De l’esprit des lois, 1748, NDLR).

Fild : Comment défendre et préserver la culture française aujourd’hui menacée par la cancel culture et d’autres pratiques idéologiques venues d’outre-Atlantique ?

David Lisnard : Nous ne sommes qu’au début du problème. Il faut poser le bon diagnostic sur notre déclin, dont ces pratiques font évidemment parties. C’est ce que j’ai essayé de faire dans le livre dont je suis co-auteur avec Christophe Tardieu (La Culture nous sauvera, Editions de l’Observatoire, 2021, NDLR). Ces délires idéologiques, wokisme, cancel culture, racialisme, indigénisme, décolonialisme, ont une vraie rhétorique, et n’arrivent à s’implanter que parce qu’ils s’inscrivent dans notre vide spirituel. Une Nation n’est pas un agrégat de populations. Ernest Renan disait - et c’est l’esprit républicain qu’une partie de la gauche a abandonné - que quelque soient nos origines, nos croyances, notre condition sociale, notre sexe, notre âge ; nous formons tous un même peuple et que nous avons un haut dénominateur commun. Et ce haut dénominateur commun, n’est pas que le simple respect des règles, qui n’est qu’un contenant, comme dirait Pierre Manent, mais une culture commune qu’il nous faut partager et transmettre. Cela nécessite l’enracinement. Donc face au wokisme, au racialisme, il ne faut pas être ambigu. Contrairement à ce qu’a affirmé le président de la République, il existe une culture française, qui est universelle, comme toutes les cultures. Il est donc extrêmement important de proposer des solutions, comme nous avons essayé de le faire dans notre livre avec Christophe Tardieu. Par exemple, valoriser la pratique artistique et culturelle pour les enfants dès la classe maternelle en leur faisant connaitre les grandes œuvres françaises de l’esprit qui résistent au temps. Cela permettra aux générations futures de comprendre qu’elles sont les dépositaires d’une grande et belle culture, reflet d’une civilisation.

22/06/2021 - Toute reproduction interdite


Une vue aérienne montre le littoral de Cannes, le 31 octobre 2011.
© Eric Gaillard/Reuters
De Emmanuel de Gestas