« Les témoins de Jéhovah ont volé ma jeunesse et ma fille », se lamente Fatiha Wycisk, qui a passé 11 ans au sein de cette organisation avant de rompre et laisser derrière elle toute sa vie. Aujourd’hui présidente de l’Association des ex-témoins de Jéhovah, elle cherche à aider tous ceux qui veulent échapper à ce que les autorités françaises appellent un « mouvement à dérives sectaires ». Avec plus de 131.000 adeptes en France, ces chrétiens fondamentalistes perpétuent un culte d'une extrême austérité et dureté, allant jusqu'à l'ostracisation des membres rejetés. 

Un portrait signé Alixan Lavorel

Battante, malgré les épreuves de la vie. La vie de Fatiha Wycisk est aujourd'hui une lutte contre ceux qui ont failli la détruire. Un combat contre les témoins de Jéhovah. « Secte » pour les uns, « mouvement à dérives sectaires » pour les autres et faisant l’objet d’une surveillance de la part des autorités françaises à travers la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), les membres des témoins de Jéhovah font partie d’un « groupe qui vit en vase clos tout en étant plus ou moins bien intégré à la société », selon Fatiha Wycisk. Celle qui a vécu pendant 11 ans au sein de ce mouvement chrétien fondamentaliste (fondé à la fin du XIXème aux États-Unis), rappelle que les Jehovah’s Witnesses « sont des gens comme vous et moi » qui vouent un culte à Jéhovah (nom de Dieu en hébreu) et à l'avènement d'un « royaume de paix de 1000 ans » après l’Armageddon – la fin du monde. Ingénieurs, femmes de ménage, commerçants, chrétiens, juifs, musulmans … Peu importe le métier ou l’origine sociale, « tous sont séduits par un message d’amour avant d’être embrigadés comme de bons petits soldats », dénonce la présidente de l’Association des ex-témoins de Jéhovah, Fatiha Wycisk.

Née dans une famille de confession musulmane, Fatiha Wycisk intègre les témoins de Jéhovah à l’âge de 15 ans : « J’ai rencontré une camarade de classe qui en faisait partie ; elle est devenue mon amie et petit à petit m’a fait passer ses fascicules, parlant de fin du monde et d’arche de la vérité, qu’il fallait lire si je voulais être sauvée avec ma famille. Je voulais rejoindre la Marine nationale étant jeune, mais le destin en a voulu autrement car je me suis totalement engagée auprès des témoins de Jéhovah ». Du rêve de petite fille idéaliste au cauchemar idéologique : Fatiha s’est « totalement radicalisée » chez les témoins de Jéhovah auprès des membres de sa famille d’adoption, qui n’étaient autres que ses voisins : « Ma mère ne s’attendait sûrement pas à ce que je devienne embrigadée comme cela et qu’on me kidnappe en quelque sorte ». Et pourtant, l’année de ses 18 ans, Fatiha décide d’écrire une lettre à sa mère annonçant son départ du foyer familial et son intention de rejoindre les témoins de Jéhovah.

« Derrière l’amour, le début de mon exploitation »

Cachée dans une famille pendant plusieurs jours, Fatiha trouve finalement refuge chez des adeptes du mouvement en région parisienne. « Derrière les beaux discours d’amour et l’entre-aide qui s’organisait autour de moi, est venu immédiatement le début de mon exploitation », se souvient-t-elle. Le porte à porte commençait alors pour Fatiha dont les « cibles » étaient des musulmans de la banlieue de Paris, avec des missions comme « l’apprentissage du français, mais surtout essayer d’attirer de nouvelles familles » dans le giron des Témoins. Après quelques années au sein du mouvement, Fatiha Wycisk décide même de devenir « pionnière » (c'est-à-dire, selon le lexique des Témoins, à donner le maximum de son temps à l'évangélisation en porte à porte). Elle ne travaille alors plus qu’à mi-temps, sous les encouragements de ses camarades de l’époque : « Ils incitent à travailler le moins possible afin de libérer du temps pour le recrutement de nouveaux témoins de la Vérité ». Ce qui n'exclut pas les pressions pour convaincre les adeptes de financer l'organisation par des dons ou le versement régulier d'une partie de leur salaire.

Mariée entre-temps à un Allemand co-religionnaire « pour fuir la solitude », la jeune Fatiha choisit finalement de rompre cet embrigadement à 26 ans : « Afin de casser mon pacte avec les témoins de Jéhovah et me libérer de tout cela, j’ai décidé d’avoir une aventure extra-conjugale ». Quelques jours plus tard, trois « Anciens » du mouvement viennent poser un ultimatum à la jeune femme : soit elle se rétracte et « rentre dans les rangs », soit elle sera excommuniée – signifiant l’interdiction pour l’ensemble des témoins de Jéhovah de lui adresser la parole à tout jamais. Un choix difficile pour une jeune adulte dont les onze dernières années ont été ponctuées de rencontres amicales et personnelles autour de l’ordre des Jéhovah. Mais son choix est ferme : ce sera la rupture.

Du statut de « frères spirituels pour lesquels elle avait tout quitté » à celui de parfaits inconnus et qui l’ignorent dans la rue « telle une pestiférée », il n’aura fallu que quelques instants. Du jour au lendemain, la jeune femme se retrouve seule avec sa fille, sans ami ; divorcée, mais libre. Une liberté bien difficilement acquise et dont les conséquences sur sa vie ont été extrêmement difficiles à encaisser : « J’ai fait une tentative de suicide pendant cette période. C’était une forme d’appel au secours, pour échapper aussi à la culpabilité que m’avaient fait ressentir les témoins de Jéhovah en quittant leur monde « vers celui de Satan ». Du jour au lendemain, je me suis sentie lâchée de toutes parts et j’ai donc décidé de faire la fête pendant deux ans. Je n’ai jamais touché à la drogue, mais j’ai beaucoup bu et j’ai complètement touché le fond », se souvient Fatiha. Après une lente mais réelle reconstruction personnelle, notamment pour sa fille, la jeune femme réussit à sortir de son enfer et renoue même des liens avec sa famille d’origine, dans le sud de la France.

« Au moment où j’ai compris la radicalisation de ma fille, c’était déjà trop tard »

Mais quelques années plus tard, désormais installée à Nantes, le hasard de la vie va de nouveau jouer un funeste tour à Fatiha. À la suite de plusieurs opérations chirurgicales difficiles, la jeune femme – accompagnée de ses deux filles, dont la dernière est née d’une seconde union – se retrouve « comme un légume » à la maison. C’est dans ce contexte que Fatiha Wycisk n’a pas pu empêcher sa fille cadette – avec qui elle partageait « une relation fusionnelle » - d’ouvrir la porte de leur domicile à ses anciens démons. Réclamant par curiosité « une éducation religieuse de base », sa jeune fille de 11 ans demande à Fatiha de la laisser fréquenter quelques temps les témoins de Jéhovah ; la mère accepte, mais avec une consigne claire : au moindre soupçon d’embrigadement, c’en sera terminé. « Je ne me sentais pas la force de bloquer ma fille à la maison et de l’empêcher de faire une activité qui l’intéressait, au seul motif que sa maman était trop mal pour être avec elle », justifie Fatiha, émue. Une sortie à la piscine par-ci, un nouveau pull-over tricoté par-là, et de fil en aiguille, la situation finit par échapper à la mère de famille, rétablie entre-temps, alors que sa fille atteint ses 15 ans : « Pendant quatre années, ils ont bien eu le temps de la travailler. Elle avait déjà décidé de ne plus vouloir fêter Noël en famille. Au moment où j’ai compris sa radicalisation, c’était déjà trop tard ». À 18 ans, comme un fatidique remake de la jeunesse de sa mère, sa fille dépose un matin à Fatiha une lettre sous son bol de café, expliquant son intention de quitter la maison pour rejoindre définitivement les témoins de Jéhovah.

Onze ans après son départ et malgré les recherches et tentatives de rapprochement, Fatiha Wycisk n’a eu que très peu de contacts directs avec sa fille. Endoctrinée à son tour par la mouvance des témoins de Jéhovah, cette dernière a cependant accepté de revoir sa mère - aujourd'hui atteinte d’un cancer - lors de leur dernier échange par mail, mais à une condition : que Fatiha s’excuse auprès du mouvement ! « En lisant ces phrases, je me suis dit que c’était fini. Même à l’article de la mort, je ne m’excuserai pas. Profiter de sa mère malade qu’elle dit aimer pour me mettre les genoux à terre devant Jéhovah, c’est immonde » dénonce Fatiha. « Aujourd’hui, ma fille va faire du porte à porte tous les jours pour parler d’amour et aider d’autres personnes, mais ne parle plus à sa propre mère parce qu’elle est excommuniée. Ils m’ont volé ma jeunesse et ma fille ».

Fatiha Wycisk reste pourtant une battante, menant de front trois combats : contre son cancer ; contre les abus des témoins de Jéhovah, en aidant les victimes de ces derniers et leur entourage grâce à la création en 2016 de son association des ex-témoins de Jéhovah ; et enfin contre la souffrance animale. Cet engagement aurait déplu à coup sûr aux témoins de Jéhovah, qui déconseillent à leurs adeptes d'embrasser d'autres causes que la leur. C'est aussi une façon de continuer d'avancer pour Fatiha, et d'affirmer qu'il y a une vie après les témoins de Jéhovah.

19/01/2022 - Toute reproduction interdite


Une assemblée régionale des Témoins de Jéhovah à Châlons en Champagne en 2016
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De Alixan Lavorel