Série : Des pirates aux chasseurs de trésors en passant par l’histoire secrète des grandes œuvres artistiques, Stéphanie Cabane nous livre chaque vendredi des récits extraordinaires.

Certains bateaux font plus que naviguer : ils ont une âme, portent un idéal et font programme. A presque 240 ans d’écart, la Boudeuse de Bougainville et celle de Patrice Franceschi parcourent les mers du globe en quête d’aventure, de fascination pour l’inexploré et de rencontres avec des peuplades inconnues.

« Le monde reste à explorer » ! Ces mots de Patrice Franceschi, le capitaine de la Boudeuse, étaient déjà ceux de Bougainville, le premier Français à avoir navigué tout autour du globe en 1766-68. En un peu plus de deux-cents ans, le monde a certes changé. Il n’existe presque plus de « zones blanches » à découvrir. Pourtant, c’est animé par le même esprit d’aventure et le même humanisme que Patrice Franceschi s’est mis dans le sillage du navigateur du XVIIIe siècle, baptisant son bateau du même nom.

Louis-Antoine de Bougainville appareille à Nantes le 15 novembre 1766. Il lance sur l’Atlantique sa magnifique Boudeuse, une frégate maniable et rapide. La traversée dure deux mois. Le jeune capitaine s’est distingué au Canada pendant la guerre de Sept Ans. Blessé deux fois, chargé de signer la reddition face aux Anglais, il a démontré ses qualités de meneur d’hommes, son courage. Il a aussi appris à naviguer.

Après la défaite française et l’échec de la colonisation des îles Malouines - revendiquées par les Bourbons d’Espagne -, Bougainville reçoit en consolation l’autorisation de faire ce voyage autour du monde.

Les directives de Louis XV sont claires : explorer les terres inconnues où l’on trouve épices et riches métaux mais surtout, étudier le monde sous tous ses aspects. C’est une première dans l’histoire.

Embarquent avec lui sur la Boudeuse, le botaniste Philibert Commerson, l’ingénieur-cartographe Charles Routier de Romainville et un jeune astronome, Pierre-Antoine Véron. Ils sont chargés d’examiner la faune et la flore et de rapporter échantillons et dessins. Tout au long du voyage, ils vont de découvertes en émerveillements. Au Brésil, Commerson trouve une liane à fleurs éclatantes qu’il nomme bougainvillier.

La curiosité pour le monde qui nous entoure et les hommes qui le peuplent, l’énergie qu’elle engendre, Patrice Franceschi les reprend à son compte 238 ans plus tard.

Épris d’aventure dès l’enfance, il a fait ses armes auprès des résistants afghans puis des Kurdes de Syrie. Il a également contribué à créer un Centre culturel français au Kurdistan, convaincu que la force des idées des Lumières est aussi indispensable que les armes pour affronter la barbarie.

Sa Boudeuse est un trois-mâts de quarante-six mètres, digne de la frégate de Bougainville, dont l’élégance et la lenteur rappellent le temps des grandes expéditions. Comme un pied de nez aux navires de courses bardés de logos publicitaires, la Boudeuse n’a pas de sponsors. Bougainville servait le roi et à travers lui la France. Les missions de Franceschi sont commanditées par lui-même, parfois sous l’égide de l’État français, de l’Unesco ou financées par des mécènes désintéressés. A son bord cohabitent philosophes, écrivains, cinéastes ; des géologues ou des botanistes poursuivent la collecte de leurs prédécesseurs, découvrant chaque année de nouvelles espèces.

La dimension humaine l’emporte toujours. Bougainville avait été fasciné par les Amérindiens du Canada et il s’était ému de leur sort. Franceschi, ayant dans sa jeunesse pris fait et cause pour les pygmées du nord Congo, va lors du tour du monde de la Boudeuse entre 2004 et 2007, rencontrer les « peuples de la mer », peu accessibles et encore retirés du monde. Chaque fois se pose la même question : qu’est-ce qui, au-delà des différences apparentes, constitue le substrat de l’humanité ?

Le voyage de Bougainville est resté célèbre pour son court séjour à Tahiti, tout juste découverte par l’Anglais Wallis. Frappé par la nature enchanteresse et l’accueil chaleureux des habitants, il pense avoir trouvé une de ces terres de bonté, d’abondance et de bonheur harmonieux que géographes et philosophes recherchent. Il la baptise « Nouvelle-Cythère » et la quitte après quelques jours, en conservant cette vision idyllique qu’il transmettra à l’Europe.

Franceschi et son équipage se rendent sur l’île en 2005 avec la volonté de rencontrer les Tahitiens d’aujourd’hui et de questionner le mythe. Considèrent-ils leur île comme un paradis ? Aimeraient-ils vivre ailleurs ? Les temps ont changé. Aujourd’hui, la mondialisation abolit les différences et la tentation consumériste fait son œuvre.

Publié à son retour, le Voyage autour du monde de Bougainville est un récit plein de vie qui peint avec justesse les terres parcourues et les cultures rencontrées. Répondant en plein aux attentes des contemporains, il contribue à la naissance du mythe du « bon sauvage ». Célébré, nommé à l’Académie-française, son auteur prendra part en 1785 aux préparatifs du voyage de La Pérouse.

Quant à la Boudeuse d’aujourd’hui, dont Patrice Franceschi a relaté les périples à travers ses œuvres littéraires et ses films, elle repartira en 2021 pour un nouveau tour du monde, avec à son bord des jeunes gens de tous milieux, dans le but de les sensibiliser aux questions du monde de demain, comme l’environnement et la biodiversité. « La vie est courte », rappelle son capitaine, d’où l’impérieuse nécessité d’en vivre plusieurs en une seule à travers l’aventure, l’ « humanisme combattant » et l’écriture.

27/05/2020 - Toute reproduction interdite


Louis-Antoine de Bougainville
Portrait par Jean-Pierre Franquel
De Stéphanie Cabanne