C’est le meuble le plus célèbre du monde, même s’il reste largement méconnu. À l’issue d’une restauration qui a duré deux ans, le majestueux secrétaire à cylindre de Louis XV a regagné les appartements privés de Versailles. Chef-d’œuvre d’ébénisterie et de mécanique, il fut le témoin de la part cachée du travail des rois durant les 20 années précédant la Révolution. Entre excellence du savoir-faire français et évocation de l’intimité royale, il nous livre aujourd’hui ses secrets.

Par Stéphanie Cabanne.

Il se trouve dans le « Secret du Roi », un ensemble de pièces aménagées dans les années 1730 à la demande de Louis XV pour se soustraire au regard de la Cour. En accord avec les aspirations de son temps, le jeune souverain fit diviser l’appartement de son aïeul Louis XIV en pièces plus petites. La clarté, le calme, le confort et la vue sur la cour de Marbre firent du nouveau « Cabinet du roi » une retraite qu’il appréciait. Il y recevait quotidiennement un ou deux ministres pour travailler sur un dossier ou préparer le Conseil. Cette pratique perdura sous Louis XVI ; c’est dans cette pièce que fut reçu Benjamin Franklin en 1776, pour les négociations de l’alliance entre l’Amérique et la France. À la veille de la Révolution, elle prenait des aspects de joyeux capharnaüm, regorgeant des tableaux, dessins, gravures et objets personnels qu’affectionnait le souverain.

C’est pour ce lieu que Louis XV commanda en 1760 un bureau dans lequel il pourrait « serrer » ses documents importants, à l’abri des regards indiscrets. Jean-François Œben, ébéniste du Roi, s’attela à l’ouvrage qui était loin d’être achevé à son décès, trois ans plus tard. C’est le meilleur de ses élèves, Jean Henri Riesener, qui le mena à son terme. Six années de travail furent encore nécessaires pour mettre au point et réaliser le Bureau, auquel participèrent quatorze corps de métiers différents parmi lesquels le bronzier Duplessis et l’horloger Lépine.

Car le colosse livré à Versailles en mai 1769 est plus qu’un simple bureau : chef-d’œuvre d’ébénisterie, il est aussi un meuble « à mécanisme », sorte de coffre-fort de 450 kg aussi secret qu’inviolable. Tous deux originaires d’Allemagne, Œben et Riesener ont importé en France cette tradition des meubles « à transformation », dotés d’ingénieux systèmes. Pour le Bureau du roi, ils conçurent un cylindre de lames de bois, permettant de le fermer en un seul tour de clé qui verrouillait en même temps tous les tiroirs : six à l’intérieur, quatre à l’extérieur et trois encore, dissimulés dans un double-fond. Dans deux compartiments masqués dans les flancs du meuble, les domestiques pouvaient accéder aux réservoirs d’encre.

La restauration des « peintures de bois »

Le décor, constitué de vingt panneaux de marqueterie encadrés de bronze, montre des allégories de la Royauté et de la Poésie conçues comme de véritables « peintures de bois ». Sur le dos du meuble, des évocations de l’Astronomie et de la Marine faisaient écho au goût prononcé de Louis XV pour les matières scientifiques. Entouré d’excellents géographes comme Philippe Buache, qui fut son professeur, il vivait parmi les atlas et les cartes. Les astronomes Cassini, père et fils, ou Lemonnier, le faisaient participer à leurs observations du ciel, éclipses solaires ou passages des planètes. Louis XVI, son petit-fils, témoigna du même goût pour le savoir. Ils financèrent l’un et l’autre des expéditions à travers le monde pour vérifier les théories des savants - celle de Newton sur l’aplatissement des pôles par exemple - ou découvrir l’océan Pacifique et réaliser la première circumnavigation.

La restauration mécénée par Rolex France et menée par le C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des musées de France) a révélé que les bois utilisés étaient essentiellement des essences locales comme l’aubépine, le bois de rose, le buis, le houx, l’érable ou le poirier (à l’exception de l’ébène ou du citronnier de St-Domingue) teintés en vert, bleu ou en rouge pour l’évocation des feuillages ou des objets. Une fois déverni, le Bureau a révélé quelques traces des couleurs vives d’autrefois dont les restes actuels ne sont que le pâle reflet.

Maintes fois « reponcé » au cours des siècles pour retrouver l’éclat de ses couleurs, le Bureau a fini par perdre de la matière. Riesener lui-même fut à trois reprises rappelé au Château pour nettoyer le meuble et « râcler et repolir la marqueterie ». C’est aussi lui qui, en 1796, dut faire disparaître les symboles de la monarchie. Sur les flancs, des plaques de porcelaine vinrent remplacer le chiffre du Roi et, au dos du meuble, une figure de Minerve masqua le profil de Louis XV.

Au cours de la même restauration qui a eu lieu de 2019 à 2021, l’ensemble du décor de la pièce fut déposé dans les ateliers du C2RMF. Les boiseries montrant des jeux d’enfants montraient en effet de graves altérations dues à l’exposition au sud-est : déformation des panneaux de bois, disjoints et fissurés, craquelures et lacunes dans la sculpture rehaussée d’or. Les restaurateurs ont travaillé à l’identique, utilisant les mêmes techniques et matériaux qu’au XVIIe siècle, comme la colle de peau de lapin à presque toutes les étapes, du nettoyage au comblement des lacunes, ou la peinture de « blanc de Roi » passée en plusieurs couches pour faire les raccords. Enfin, entre 8000 et 9000 feuilles d’or furent posées sur l’ensemble.

Miraculeusement épargnés par les aléas de l’histoire, le Cabinet du Roi et son meuble insigne ont retrouvé leur éclat. Le Bureau du Roi, transféré en 1796 au palais de Tuileries où il fut utilisé par Napoléon, puis à St-Cloud vers 1853 à la demande de l’impératrice Eugénie, a regagné Versailles au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Patiemment remeublé, le Cabinet situé à l’angle des Petits Appartements semble bruisser à nouveau du travail discret des souverains, à deux pas du Cabinet des Dépêches où ils recevaient leurs espions, et de la bibliothèque de Louis XVI.

18/11/2021 toute reproduction interdite


Restauration du bureau du Roi
© château de Versailles / Thomas Garnier
De Stéphanie Cabanne